‹ ŒuvresChapitre 84 sur 93 · I. Valeur d'environ 4 francs · texte numérisé non relu

I. Valeur d'environ 4 francs

Aussitôt que la nouvelle s'en répandit dans le village, toutes leurs connaissances vinrent la voir, poussées par la curiosité plutôt que par un véritable intérêt.

Au lieu de l'aider et de l'encourager dans son entreprise, on désapprouva généralement son père de lui avoir accordé la permission de partir.

Ceux qui auraient pu lui donner quelques secours parlèrent des circonstances malheureuses qui empêchent souvent les meilleurs amis de se rendre service au besoin ; et au lieu de l'assistance et des consolations que la famille en attendait, ils ne lui laissèrent en la quittant que de sinistres présages.

Cependant deux des plus pauvres et des plus obscurs prisonniers prirent la défense de Prascovie, et l'encouragèrent par leurs conseils.

<<, On a vu, disaient-ils, des choses plus difficiles réussir contre toute espérance. Sans parvenir elle-même jusqu'au souverain, elle trouvera des protecteurs qui parleront pour elle, lorsqu'on la connaîtra et qu'on l'aimera comme nous. »

Le 8 septembre, à l'aube du jour, ces deux hommes revinrent pour prendre congé d'elle et pour assister à son départ.

Ils la trouvèrent déjà toute disposée pour le grand voyage, et chargée d'un sac qu'elle avait préparé depuis longtemps.

Son père lui remit le rouble qu'il lui destinait, mais qu'elle ne voulait point accepter ; elle représentait que cette petite somme ne pouvait pas la conduire jusqu'à Saint-Pétersbourg, tandis qu'elle pouvait leur devenir nécessaire. Un ordre absolu de son père put seul la lui faire accepter.

Les deux pauvres exilés voulurent aussi contribuer

au petit fonds qu'elle emportait pour le voyage ; l'un offrit trente kopecks en cuivre, et l'autre une pièce de vingt kopecks en argent ; c'était leur subsistance de plusieurs jours.

Prascovie refusa leur offre généreuse, mais elle en fut vivement touchée :

« Si la Providence, leur dit-elle, accorde jamais quelque faveur à mes parents, j'espère que vous en aurez une part. »

Dans ce moment, les premiers rayons du soleil levant parurent dans la chambre.

« L'heure est venue, dit-elle ; il faut nous séparer. »

Elle s'assit, ainsi que ses parents et les deux amis, comme il est d'usage en Russie en pareille circonstance.

Lorsqu'un ami part pour un voyage de long cours, au moment de faire les derniers adieux, le voyageur s'assied ; toutes les personnes présentes doivent limiter : après une minute de repos, pendant laquelle on parle du temps et de choses indifférentes, on se lève, et les pleurs et les embrassements commencent.

Cette cérémonie, qui, au premier coup d'œil, paraît insignifiante, a cependant quelque chose d'intéressant. Avant de se séparer pour longtemps, peut-être pour toujours, on se repose encore quelques moments ensemble, comme si l'on voulait tromper la destinée et lui dérober cette courte jouissance.

Prascovie reçut à genoux la bénédiction de ses parents, et, s'arrachant courageusement de leurs bras, quitta pour toujours la chaumière qui lui avait servi de prison depuis son enfance. Les deux exilés l'accompagnèrent pendant la première verste.

Le père et la mère, immobiles sur le seuil de la

porte, la suivirent longtemps des yeux, voulant lui donner de loin un dernier adieu ; mais la jeune fille ne regarda plus en arrière et disparut bientôt dans 1 eloignement.

Lopouloff et sa femme rentrèrent alors dans leur triste demeure, qui, désormais, allait leur paraître bien déserte. Les malheureux vécurent encore plus isolés qu'auparavant : les autres habitants d'Ischim accusaient le père d'avoir lui-même poussé sa fille à cette imprudente entreprise, et le tournaient en ridicule à ce sujet.

On se moquait surtout des deux prisonniers, qui, dans leur simplicité, n'avaient pas caché la promesse que Prascovie leur avait faite de s'intéresser à eux, et on les félicitait d'avance sur leur bonne fortune.

Laissons maintenant cette région de peines, et suivons notre intéressante voyageuse.

Lorsque les deux amis qui l'avaient accompagnée la quittèrent, elle avait trouvé plusieurs jeunes filles qui faisaient la même route qu'elle jusqu'au village voisin, éloigné d'Ischim d'environ vingt-cinq verstes.

Chemin faisant, elles furent accostées par une bande de paysans dont quelques-uns étaient à moitié ivres ; ils descendirent de cheval sous prétexte de les accompagner : c'était à l'entrée d'un grand bois.

Les voyageuses, alarmées, ne voulurent point s'y acheminer avec eux : elles avaient quelques provisions, et s'assirent au bord du chemin pour se restaurer, en priant les villageois de continuer leur route ; mais ils

s'assirent avec elles, en déclarant vouloir partager leur déjeuner, et les accompagner ensuite jusqu'au village.

Dans cette perplexité, Prascovie, pour éloigner ces importuns, crut pouvoir employer une petite ruse, qui lui réussit :

« Nous irions volontiers avec vous, leur dit-elle ; mais nous devons attendre ici mes frères, qui nous amènent des chariots pour nous transporter. »

Les paysans virent en effet dans l'éloignement deux chariots que Prascovie avait aperçus avant eux ; bientôt après, ils remontèrent à cheval et disparurent.

« C'était un petit mensonge, disait-elle en racontant sa première aventure ; mais il ne m'a pas porté malheur. »

Elle parvint heureusement au village où elle devait s'arrêter, et logea chez un paysan de sa connaissance, qui la traita fort bien.

Le lendemain, à son réveil, la fatigue delà première marche qu'elle eût jamais faite se faisait vivement sentir.

En sortant de Yi'sâa ' où elle avait passé la nuit, elle eut un moment d'effroi lorsqu'elle se vit toute seule. L'histoire d'Agar dans le désert lui revint à la mémoire et lui rendit son courage. Elle fit le signe de la croix, et s'achemina en se recommandant à son ange gardien.

Après avoir dépassé quelques maisons, elle aperçut l'enseigne de l'aigle sur le cabaret du village devant

I. Maison de paysan, ordinairement compose'e d'une seule chambre, dont un énorme poêle occupe une bonne partie. Quoique Vi'sâa léponde à peu près au mot de c/iau/m'ère, il n'entraîne point cependant l'idée de misère.

lequel elle avait passé la veille ; ce qui lui fit juger qu'au lieu d'avoir pris le chemin de Pétersbourg, elle revenait sur ses pas.

Elle s'arrêta pour s'orienter, et vit son hôte qui souriait sur le pas de sa porte.

« Si vous voyagez de cette manière, s'écria-t-il, vous n'irez pas loin, et vous feriez peut-être mieux de retourner chez vous. :»

Cet accident lui arriva quelquefois dans la suite : et lorsque, dans son indécision, elle demandait le chemin de Pétersbourg, à l'extrême distance où elle se trouvait de cette ville, on se moquait d'elle, ce qui la jetait dans un grand embarras.

Prascovie, n'ayant aucune idée de la géographie du pays qu'elle avait à parcourir, s'était imaginée que la ville de Kiew, fameuse dans la religion du pays, et dont sa mère lui avait souvent parlé, se trouvait sur le chemin de Pétersbourg : elle avait le projet d'y faire ses dévotions en passant, et se promettait d'y prendre un jour le voile, si son entreprise réussissait.

Dans la fausse idée qu'elle s'était formée de la situation de cette ville, voyant qu'on souriait lorsqu'elle demandait le chemin de Pétersbourg, elle demandait aux passants celui de Kiew, ce qui lui réussissait plus mal encore.

Une fois entre autres, se trouvant indécise sur le choix de plusieurs chemins qui se croisaient, elle attendit un kibick qui s'approchait, et pria les voyageurs de lui indiquer celui de ces chemins qui conduisait à Kiew. Ils crurent qu'elle plaisantait.

« Prenez, lui dirent-ils en riant, celui que vous voudrez ; ils conduisent tous également à Kiew, à Paris et à Rome. »

Elle prit celui du milieu, qui se trouva heureusement être le sien.

Elle ne pouvait donner aucun détail exact sur la route quelle avait tenue, ni sur le nom des villages par lesquels elle avait passé, et qui se confondaient dans sa mémoire.

Lorsqu'elle arrivait dans un hameu peu considérable, elle était ordinairement bien accueillie par les maîtres de la première maison où elle demandait l'hospitalité ; mais dans les gros villages, et lorsque les maisons avaient une bonne apparence, elle avait presque toujours de la peine à trouver un asile : on la prenait souvent pour une aventurière de mauvaises mœurs, et ce soupçon si injuste lui donna de grands désagréments pendant son voyage.

Quelques marches avant d'arriver à Kamouichefif, un violent orage la surprit en chemin, comme elle achevait avec peine une des plus longues journées qu'elle eût encore faites. Elle redoubla de vitesse pour atteindre les premières habitations, qu'elle ne croyait pas être fort éloignées ; mais un tourbillon de vent ayant renversé un arbre devant elle, la frayeur lui fit chercher un refuge dans un bois voisin. Elle se plaça sous un sapin entouré de hauts buissons, pour se préserver de la violence du vent. La tempête dura toute la nuit ; la jeune fille la passa sans abri dans ce lieu désert, exposée aux torrents de la pluie, qui ne cessa que vers le matin.

Lorsque l'aube parut, elle se traîna jusqu'au chemin, exténuée de froid et de faim, pour continuer sa route. Heureusement un paysan qui passait eut pitié d'elle, et lui offrit une place sur son chariot. Vers les huit heures du matin, elle arriva dans un grand village. Le

Œuvres de Xavier de Maistre lô

paysan qui ne devait pas s'y arrêter, la déposa au milieu de la rue et continua sa route.

Prascovie pressentait qu'elle serait mal reçue : les malsons avaient une bonne apparence. Cependant, pressée par la fatigue et la faim, elle s'approcha d'une fenêtre basse, auprès de laquelle une femme de quarante à cinquante ans triait des pois, et la pria de la recevoir chez elle. La villageoise, après l'avoir examinée quelques instants d'un air de mépris, la renvoya durement.

En descendant du chariot qui l'avait amenée, Prascovie était tombée dans la boue, et ses habits en étaient couverts.

La cruelle nuit qu'elle venait de passer dans la forêt, ainsi que le manque de nourriture, avaient sans doute aussi altéré ses traits, et lui donnaient un aspect défavorable. La malheureuse fut rejetée de toutes les maisons où elle se présenta.

Une méchante femme, à la porte de laquelle, vaincue par la fatigue, elle s'était assise, et qu'elle conjurait de la recevoir, la força par des menaces de s'éloigner, en lui disant qu'elle ne recevait chez elle ni les voleurs ni les coureuses.

La jeune fille, voyant une église devant elle, s'y achemina tristement. « Du moins, se disait-elle, on ne m'en chassera pas. » La porte s'en trouva fermée ; elle s'assit sur les marches qui y conduisaient.

Des petits garçons qui l'avaient suivie, et qui s'étaient attroupés autour d'elle lorsque la femme la maltraitait, continuèrent à l'insulter et à la traiter de voleuse.

Elle demeura près de deux heures dans cette situation pénible, se mourant de froid, d'inanition, priant

Dieu de l'assister et de lui donner la force de supporter cette épreuve.

Cependant une femme s'approcha pour l'interroger. Prascovie raconta l'affreuse nuit qu'elle avaitpassée dans le bois ; d'autres paysans s'arrêtèrent pour l'entendre.

Le staroste ' du village examina son passe-port, et déclara qu'il était en règle : alors la bonne femme, attendrie, lui offrit sa maison ; mais lorsque la voyageuse voulut se soulever, ses membres étaient tellement engourdis qu'on fut obligé de la soutenir. Elle avait perdu un de ses souliers, elle montra son pied nu et ses jambes enflées. Une pitié générale succéda bientôt aux indignes soupçons qui l'avaient fait maltraiter.

On la plaça sur un chariot, et les mêmes enfants qui l'avaient insultée quelques moments auparavant s'empressèrent de la traîner, et la conduisirent ainsi chez la villageoise, qui la reçut avec beaucoup d'amitié, et chez laquelle elle passa plusieurs jours.

Pendant ce temps de repos, un paysan charitable lui fit une paire de bottines; enfin lorsqu'elle eut recouvré sa santé et ses forces, elle prit congé de la bonne femme, et continua son voyage, qu'elle poursuivit jusqu'à l'hiver, s'arrêtant plus ou moins dans différents villages, selon que la fatigue l'y obligeait et d'après l'accueil qu'elle recevait des habitants.

Elle tâchait, pendant le séjour qu'elle y faisait, de se rendre utile, en balayant la maison, en lavant le linge ou en cousant pour ses hôtes. Elle ne contait son histoire que lorsqu'elle était déjà reçue et établie dans la maison.

I. Staroste de l'adjectif jAj^?;-/, vieux ou ancien, est, en Russie, ce que sont les maires en France, les SchicUh ou baillis en Allemagne.

Elle avait remarqué que lorsqu'elle voulait se faire connaître au premier abord, on ne la croyait pas et qu'on la prenait pour une aventurière.

En effet, les hommes sont généralement disposés à se raidir, lorsqu'ils aperçoivent qu'on veut les gagner.

Il faut les toucher sans qu'ils s'en doutent, et ils accordent plus volontiers leur pitié que leur estime.

Prascovie commençait donc par demander un peu de pain ; puis elle parlait de la fatigue dont elle était accablée, pour obtenir l'hospitalité ; enfin, lorsqu'elle était établie chez ses hôtes, elle disait son nom et racontait son histoire.

C'est ainsi que, dans son pénible voyage, elle faisait peu à peu le cruel apprentissage du cœur humain.

Souvent des personnes qui l'avaient rejetée, la voyant s'éloigner en pleurant, la rappelaient et la traitaient fort bien. Les mendiants, accoutumés aux refus, y paraissent peu sensibles ; mais Prascovie, quoique placée par le sort dans une situation déplorable, n'avait point encore été, avant son voyage, dans le cas d'implorer la pitié, et, malgré toute sa force d'âme et sa résignation, elle était navrée des refus, surtout lorsqu'ils provenaient de la mauvaise opinion que l'on prenait d'elle.

Le bon effet qu'avait produit, dans la circonstance dont nous venons de parler, l'exhibition de son passeport, l'engagea dans la suite à le montrer lorsqu'elle désirait obtenir plus de faveur de ses hôtes : elle y était qualifiée de fille de capitaine ; ce qui lui fut utile en plusieurs occasions.

Cependant elle avouait que le malheur d'être repoussée lui était arrivé rarement, tandis que les traitements d'humanité et de bienveillance qu'elle avait éprouvés étaient innombrables.

« On s'imagine, disait-elle dans la suite, que mon voyage a été bien désastreux, parce que je ne raconte que les peines et les embarras dans lesquels je me suis trouvée, et que je ne dis rien des bons gîtes que j'ai rencontrés, et dont personne ne désire savoir l'histoire. »

Parmi les situations pénibles de son voyage, il en est une dans laquelle la jeune fille crut sa vie menacée, et qui mérite d'être connue pour sa singularité.

Elle marchait un soir le long des maisons d'un village, pour chercher un logement, lorsqu'un paysan qui venait de lui refuser l'hospitalité la suivit et la rappela. C'était un homme âgé, de très mauvaise mine. Prascovie hésita si elle accepterait son offre, et se laissa cependant conduire chez lui, craignant de ne pas obtenir un autre gîte. Elle ne trouva dans \isba qu'une femme âgée, et dont l'aspect était encore plus sinistre que celui de son conducteur. Ce dernier ferma soigneusement la porte et poussa les guichets des fenêtres.

En la recevant dans leur maison, ces deux personnes lui firent peu d'accueil : elles avaient un air si étrange, que Prascovie éprouvait une certaine crainte et se repentait de s'être arrêtée chez elles.

On la fit asseoir.

\Jisba n'était éclairé que par des esquilles de sapin enflammées, plantées dans un trou de la muraille, et qu'on remplaçait souvent lorsqu'elles étaient consumées.

A la clarté lugubre de cette flamme, lorsqu'elle se hasardait à lever les yeux, elle voyait ceux de ses hôtes fixés sur elle.

Enfin, après quelques minutes de silence :

« D'où venez-vous ? lui demanda la vieille.

— « Je viens d'Ischim, et je vais à Pétersbourg.

— « Oh ! oh ! vous avez donc beaucoup d'argent pour entreprendre un si grand voyage ?

— <L U ne me reste que quatre-vingts kopecks en cuivre, répondit la voyageuse intimidée.

— « Tu mens ! s'écria la vieille ; oui, tu mens ! On ne se met point en route pour aller si loin avec si peu d'argent ! »

La jeune fille avait beau protester que c'était là tout son avoir, on ne la croyait pas. La femme ricanait avec son mari.

« De Tobolsk à Pétersbourg avec quatre-vingts kopecks, disait-elle ; c'est probable, vraiment ! »

La malheureuse fille,outragée et tremblante, retenait ses larmes, et priait Dieu tout bas de la secourir.

On lui donna cependant quelques pommes de terre, et dès qu'elle les eut mangées, son hôtesse lui conseilla de s'aller coucher.

Prascovie, qui commençait fortement à soupçonner ses hôtes d'être des voleurs, aurait volontiers donné le reste de son argent pour être délivrée de leurs mains.

Elle se déshabilla en partie avant de monter sur le poêle oii elle devait passer la nuit ', laissant en bas à leur portée, ses poches et son sac, afin de leur donner la facilité de compter son argent et pour s'épargner la honte d'être fouillée.

Dès qu'ils la crurent endormie, ils commencèrent leurs recherches.

Prascovie écoutait avec anxiété leur conversation.

« Elle a encore de l'argent sur elle, disaient-ils; elle

I. Les poêles russes sont très grands, et les paysans n'ayant point de lit dans ce pays, couchent tout habillés, soit sur les bancs qui régnent dans toute l'enceinte de leur cabane, soit sur le poêle, qui est la place la plus spacieuse et en même temps la plus chaude.

a sûrement des assignations \ J'ai vu, ajouta la vieille, un cordon passé à son cou, auquel pend un petit sac ; c'est là où est l'argent. »

C'était un petit sac de toile cirée, contenant son passe-port, qu'elle ne quittait jamais.

Ils se mirent à parler plus bas et les mots qu'elle entendait de temps en temps n'étaient pas faits pour la rassurer.

« Personne ne l'a vue entrer chez nous, disaient les misérables ; on ne se doute pas même qu'elle soit dans le village. »

Ils parlèrent encore plus bas.

Après quelques instants de silence, et lorsque son imagination lui peignait les plus grands malheurs, la jeune fille vit tout à coup paraître auprès d'elle la tête de l'horrible vieille qui grimpait sur le poêle.

Tout son sang se glaça dans ses veines.

Elle la conjura de lui laisser la vie, l'assurant de nouveau qu'elle n'avait point d'argent; mais l'inexorable visiteuse, sans lui répondre, se mit à chercher dans ses habits, dans ses bottines, qu'elle lui fit ôter.

L'homme apporta de la lumière : on examina le sac du passe-port ; on lui fit ouvrir les mains ; enfin le vieux couple, voyant ses recherches inutiles, descendit et laissa notre voyageuse plus morte que vive.

Cette scène effrayante, et plus encore la crainte de la voir se renouveler, la tinrent longtemps éveillée. Cependant, lorsqu'elle reconnut à leur respiration

I. Les monnaies d'or et d'argent étant très rares en Russie, on ne se sert ordinairement que de la monnaie de cuivre ou kopecks, dont 100 font un rouble en papier, et d'assignations. Ces assignations sont des billets de 5, 10, 25, 50 et 100 roubles, qui, avec les kopecks, sont les seuls signes monétaires d'un usage habituel.

bruyante que ses hôtes s'étaient endormis, elle se tranquillisa peu à peu, et, la fatigue l'emportant sur la frayeur, elle s'endormit elle-même profondément.

Il était grand jour lorsque la vieille la réveilla. Elle descendit du poêle, et fut tout étonnée de lui trouver, ainsi qu'à son mari, un air plus naturel et plus affable.

Elle voulait partir; ils la retinrent pour lui donner à manger.

La vieille en fit aussitôt les préparatifs avec beaucoup plus d'empressement que la veille. Elle prit la fourche et retira du poêle le pot au stchi \ dont elle lui servit une bonne portion ; pendant ce temps, le mari soulevait une trappe du plancher sous lequel était le seau du ^vas ^ et lui en servit une pleine cruche.

Un peu rassurée par ce bon traitement, elle répondit avec sincérité à leurs questions, et raconta une partie de son histoire.

Ils eurent l'air d'y prendre intérêt, et, voulant justifier leur conduite précédente, ils l'assurèrent qu'ils n'avaient voulu savoir si elle avait de l'argent que parce qu'ils l'avaient mal à propos soupçonnée d'être une voleuse ; mais qu'elle pourrait voir en comptant sa petite somme, qu'ils étaient bien loin eux-mêmes d'être des voleurs.

Enfin, Prascovie prit congé d'eux, ne sachant trop si elle leur devait des remerciements ; mais se trouvant fort heureuse d'être hors de leur maison.

Lorsqu'elle eut fait quelques verstes hors du village, elle eut la curiosité de compter son argent.

Le lecteur sera sans doute aussi surpris qu'elle le fut

1. Soupe russe faite avec des choux aigres et de la viande salée.

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