‹ ŒuvresChapitre 86 sur 93 · CONTENANT UNE RELATION DE L'EXPÉRIENCE AÉROSTATIQUE DE CHAMBÉRY · texte numérisé non relu

CONTENANT UNE RELATION DE L'EXPÉRIENCE AÉROSTATIQUE DE CHAMBÉRY

Contenant une relation de l'expérience aérostatique de Chambéry

-îiî- •I*

E sale in verso il ciel, via più leggiero Che'l Girifalco a cui leva il capello Il mastro a tempo,a fa veder l'augello. AklOSTO, IV, 46.

E me hâte, mon cher Comte, de mettre fin aux alarmes que vous aurez sans doute conçues sur le sort de notre pauvre ballon. Après les malheurs du 22 avril, avec quelle impatience n'aurez-vous pas attendu dans votre paisible château la nouvelle d'une expérience plus heureuse ; mais peut-être sera-t-il nécessaire, avant de vous faire part de nos succès, de revenir sur cette triste journée du 22. On a dit que notre ballon était mal construit ; on a dit ' qu'il n'avait jamais pu s'enfler ; on a dit que, sans respect pour les premiers éléments du calcul, nous avions essayé de lui faire porter trois, quatre, cinq, et jusqu'à sept personnes ; on a dit... Eh !

I. Le Père Domergue, sous le pseudonyme de Philarète Hermite de Nivolet, avait fait paraître une critique du Prospecttis annonçant l'expérience aérostatique de Chambéry.

que n'a-t-on pas dit ? Puisqu'on mentait dans l'enclos de Buisson- Ro7td, on peut bien croire que la vérité n'était pas fort respectée à vingt ou trente lieues de nous. Au reste, désirez-vous quelques détails rapides sur ce fâcheux événement ? Vous allez être satisfait. * D'abord nous nous étions promis à nous-mêmes que le ballon serait construit, lancé et monté par des citoyens ; en conséquence, nous refusâmes expressément le secours de quelques étrangers experts qui nous offraient leurs bras, et nous les remerciâmes de leur bonne volonté sans vouloir en profiter. De plus, parmi cette foule d'ouvriers, d'artistes et d'amateurs qui ont concouru à l'entreprise, une seule personne avait vu lancer un ballon portant des hommes ; et cette personne n'a pu assister au second essai. En sorte que nous nous étions environnés volontairement de toutes les difficultés qu'entraîne l'inexpérience, uniquement pour avoir le plaisir de les vaincre. Ce trait de vanité nationale (la seule bonne par parenthèse) nous a valu une petite humiliation passagère. La théorie la plus réfléchie ne pouvant suppléer parfaitement au défaut d'expérience, quelques-uns de nos aperçus se trouvèrent faux : le filet pesa beaucoup plus que nous ne l'imaginions : nous comptions sur une galerie de 250 livres, elle pesa le double. Ce n'est pas tout : le ballon, hissé avec trop de précipitation, se trouva enflé dans dix minutes, et ce fut là une faute capitale ; car si l'on se presse trop, la raréfaction est beaucoup moins parfaite, ou peut-être faut-il l'attendre avec beaucoup plus de patience que nous n'en montrâmes dans cette occasion. Cependant le public, trop fatigué par l'attente et trop avide du spectacle, demandait l'élévation, et, par malheur, ces deux sentiments gagnaient l'estrade : pour

comble d'infortune, les ouvriers avaient dîné : après un assez grand nombre de manœuvres inutiles, on imagine de soulever la galerie dans l'espérance qu'on établirait ainsi un courant d'air capable de déterminer le départ. On entoure la galerie, on l'élève à force de bras ; le câble était retiré : on transporte la machine au bord de l'estrade ; autre faute qui nous approchait de la dernière. Alors je ne sais quelle chaleur inexplicable s'empare de toutes les têtes : mille voix s'élèvent à la fois ; on ne s'entend plus. Enfin M. Tioller, dont le zèle égale les talents, avertit qu'on va tout perdre ; un ouvrier s'écrie dans un style qu'il n'est pas possible de bien rendre : ^Jetons- le bas ! Peiit-êire il partira. » Ce beau conseil est suivi : l'infortuné ballon, au lieu d'être lancé, estyV//,et fidèle aux lois sacrées de la gravitation, il va tomber sur le pré au pied de l'estrade. Dans sa chute, il rencontre un clou énorme planté imprudemment dans le mât. Le clou s'engage dans le filet et en fait sauter vingt mailles. Cette secousse prodigieuse fit tomber le ballon de côté ; et ce fut là ce qui nous fit craindre un moment pour un des voyageurs qui se trouvait au-dessus du foyer par la chute oblique de la galerie. Cependant il n'arriva rien de malheureux. Les secours furent prompts, et les cordes coupées lestement ; le ballon, débarrassé de son pesant attirail, s'éleva seul et fut bientôt renversé par le poids du filet : il ne perdit à ce jeu que sa doublure de papier et une portion de deux ou trois fuseaux brûlés un peu au-dessous de Véquateur.

Jugez maintenant, mon cher ami, de l'excellence de tant d'épigrammes à la glace décochées contre le ballon de Chambéry ! Nous nous sommes trompés sur quelques points, et c'est tout : voyez le grand miracle!

3r6 ŒUVRES DE XAVIER DE MAISTRE

Nous avons fait aussi bien et même mieux que le renard de la Fontaine :

D'abord il s'y prit mal, puis un peu mieux, puis bien, Puis enfin il n'y manqua rien.

Après le succès malheureux de la première expérience, les souscripteurs, loin de se décourager, s'empressèrent de former les fonds nécessaires pour réparer l'aérostat ; et ils se promirent bien de profiter de leurs fautes pour s'assurer une réussite complète. En conséquence, on commença par supprimer le filet qui recouvrait Ihémisphère supérieur du ballon ; c'était d'abord une économie de poids considérable, car cette lourde coiffure ne pesait pas moins de 180 liv. Pour suppléer au filet, on doubla les deux nervures ; ce qui portait les cordes au nombre de 48, force suffisante pour maintenir la forme du globe et s'opposer à l'expansion du fluide intérieur. Ensuite, on pensa à la galerie : lors de la première expérience, elle pesait près de 500 liv. et n'avait pas cependant la force nécessaire. Pour obtenir tout à la fois plus de solidité et plus de légèreté, on fit construire un grand cercle de bois à.^ frêne ayant pour diamètre l'ouverture du ballon et l'on y fixa solidement, à distances égales, deux espèces de paniers formés des débris de l'ancienne galerie; ces paniers, assez semblables à deux tribunes, avaient 1 1 pieds de longueur extérieure et 9 seulement à l'intérieur : ils suivaient la forme du cercle, et on les avait divisés par des triangles de fer en trois cases égales, dont celle du milieu était destinée aux voyageurs et les deux autres aux provisions : le tout avec les ferrures, pesait environ 300 liv. Quant à la forme du ballon, nous ne voulûmes rien y changer,

parce qu'en effet la forme sphérique est incontestablement la plus avantageuse : vous ne sauriez croire combien on nous a chicanés sur cet article. De tous côtés on nous accablait de prophéties sinistres, et l'on nous prouvait, par de beaux arguments, que la rondeur parfaite d'un grand ballon s'opposerait à son ascension. Si l'événement ne nous dispensait pas de répondre à ces messieurs, nous leur conseillerions de construire incessamment un aérostat en forme de fuseau de 20,000 pieds de longueur, avec lequel ils pourraient aisément/^;Y^r l'air et s'en aller droit à la lune déboucher une de ces bouteilles visitées par feu Astolphe.

Quand toutes les formes seraient indifférentes, il -conviendrait toujours de se déterminer pour la sphérique, eu égard à l'excellence intrinsèque de cette forme si fort célébrée par la docte antiquité :

AriSTOTE, Monsieur, TERI MÉTEORON Dit fort bien

N'allez pas, s'il vous plaît, me dire comme le Dandin de Racine :

Je prétends

Qu'Aristote n'a point d'autorité céans.

Tant pis pour vous, mon cher, si vous ne respectez

pas les anciens : croyez qu'il faut toujours en venir là.

Si je désirais vous exposer une idée du philosophe de

Stagyre,

C'est que l'autorité du Péripatétique Prouverait que la forme ....

Si cependant celte érudition vous ennuie, je suis

prêt à finir ; mais j'ai peine à croire que vous comptiez pour rien le témoignage de tout ce que l'antiquité a produit de plus illustre. Je ne vous parle pas seulement à! Aristote ; mais Thaïes et Pythagore cités dans de très gros livres, Ptolémée, Cléomède, Cicéron, PLutarquey Al-Fargan, tous, en un mot, s'accordent à regarder la figure ronde comme quelque chose de merveilleux, tous la donnent pour l'emblème de la perfection, et le à\vm Plaion avoue dans le Timée « quon ne peut rien comparer à cette forme étonnante, qui renferme en ellemême toutes les autres formes. »

Vous voyez, Monsieur le comte, qu'indépendamment de toute autre considération, un simple motif de respect nous aurait déterminés pour la forme que nous avons adoptée : nous songeâmes d'ailleurs :

Que toutes les parties d'un ballon sphérique n'étant que la répétition d'un modèle unique, le travail était fort aisé, et devenait pour les ouvriers, au bout de quelques jours, une opération mécanique qui laissait craindre peu de défauts ;

Que dans la forme sphérique, la masse croissant en plus grande proportion que la surface, il n'y avait pas à balancer ;

Qu'il était plus aisé de gonfler uniformément le ballon : nulle forme ne favorisant davantage l'action d'une forme quelconque également distribuée dans toutes les parties de la masse ; et que la moindre hauteur du ballon et le rapprochement du centre de gravité le rendaient moins susceptible d'oscillations dangereuses.

Supposé que ces dernières raisons ne paraissent pas convaincantes par elles-mêmes, en les joignant aux précédentes, elles ne manqueront pas de faire beau-

coup d'impression ; d'ailleurs, elles acquièrent une certaine force par l'événement. Car enfin, ce ballon de 55 pieds en tous sens, qui portait une galerie de 300 liv., un foyer de So, deux hommes, et plus de 300 liv. de provisions, el qui par conséquent ne pouvait pas partir, est cependant parti, le 6 du courant, à la face du ciel, de la terre et du duché de Savoye. Nous croyons donc pouvoir exiger de nos détracteurs qu'ils se contentent de cette démonstration de fait, qui nous paraît bonne et qui est à leur portée.

Revenons, s'il vous plaît, à notre narration. Je vous disais, je crois, qu'on s'était empressé de réparer les ravages causés par le feu. Les couteaux des sauveurs du ballon en avaient causé d'autres ; mais le zèle des souscripteurs et l'activité des ouvriers qui travaillaient jour et nuit, permirent d'annoncer le départ pour le mardi 4. En effet, le ballon, parfaitement réparé, fut en place au jour marqué ; mais le vent du nord-est, qui soufflait sans relâche, ne permit pas d'exécuter l'expérience ; et, deux jours de suite, le public impatient se retira, après avoir passé tristement la journée à regarder l'estrade. Enfin, comme on avait remarqué que le vent soufflait plus faiblement vers le lever du soleil, le mercredi soir, un des travailleurs, embouchant le portevoix, annonça par ordre des principaux directeurs de l'entreprise que le ballon serait lancé le lendemain, à six heures du matin.

La grande curiosité du public était de connaître un des voyageurs qui ne se montrait point encore. Primitivement l'aérostat devait être monté par le chevalier de Chevelu, qui était le moteur et le chef naturel de l'entreprise ; et le public, dont il est fort aimé, aurait bien désiré le voir suivre son projet ; mais la tendresse

paternelle s'opposa au vœu général ; et l'amour de la physique n'empêcha point un père alarmé de défendre net à monsieur son fils de monter cette voiture d'un nouveau genre. Les craintes du père et la soumission du fils les honorent l'un et l'autre ; mais c'est avec le plus vrai chagrin que nous avons vu partir ce cher et aimable chevalier, sans avoir retiré de ses travaux et de ses peines incroyables d'autre fruit que le spectacle d'une expérience manquée. Nous espérons au moins que la nouvelle du succès le consolera de tout.

Vous sentez bien que notre bouillante jeunesse offrait autant de voyageurs que de têtes ; mais pour prévenir les inconvénients qui auraient pu résulter de la concurrence, on convint de s'en rapporter au choix de l'autre voyageur qui demeurait en place : c'était M. Brun, jeune homme de beaucoup de talent, qui possède à vingt-quatre ans des connaissances très étendues en mathématiques ; bientôt il passe, avec l'agrément du roi, au service de S. M. le roi de Prusse. Nous souhaitons tous bien ardemment que ce premier pas soit pour lui un acheminement à la fortune.

M. Brun, privé de son premier compagnon, désirait vivement faire le voyage aérien avec le chevalier Maistre, volontaire au régiment de la Marine, lequel, de son côté, en mourait d'envie; mais le départ du régiment fixé à l'heure même de l'expérience, et les terreurs paternelles rendaient encore la chose fort problématique. Il commença par se débarrasser du premier empêchement, en obtenant la permission de ne partir que dans l'après-dîner, et d'aller joindre le corps à Montmélian. A l'égard des craintes du père, il fut résolu, en grand conseil, qu'à les supposer bien violentes (ce dont il était permis de douter un peu), il suffisait

de se taire et de faire confidence du départ au moment de l'arrivée. Le projet ne fut néanmoins décidément arrêté que le mercredi à l'entrée de la nuit; et de toute la famille du voyageur, une seule personne en fut instruite par hasard

Les ouvriers passèrent la nuit du mercredi au jeudi auprès du ballon ; et dès trois heures du matin, il était gonflé par un feu léger, mais constamment soutenu. Il y a même apparence que cette raréfaction graduelle fut cause en grande partie du succès de l'expérience. A six heures, le public se rendit dans l'enclos de Buisson-Rond : tout était disposé pour le départ ; le feu pétillait dans le fourneau, et les cordes bandées disaient : Toî^t ira bien.

M. Brun, en bras de chemise sur l'estrade, donnait ses ordres ; mais on ne voyait qu'un voyageur ; le chevalier Maislre, en uniforme, se croisait les bras, et ne montrait aucun projet. Cependant M. Brun saute dans son panier, et son compagnon de voyage, faisant le tour du ^^//^;^, s'approche du sien et se déshabille. Il faut noter que, pour la disposition des lieux, le public n'occupait que deux côtés de l'enclos : et le panier destiné au voyageur anonyme était placé dans une direction opposée à la foule. Il put donc s'y jeter sans être aperçu de beaucoup de monde et, au lieu de se tenir debout, il s'y coucha et se couvrit d'une toile. Dans ce moment une des cordes qui suspendait son panier sauta tout à coup, sans doute parce que le ballon commençait à s'élever insensiblement, et que la corde, n'ayant pas été scrupuleusement égalisée aux autres, se trouva trop courte et porta tout le poids. Mais le voyageur s'étant rassuré par un léger examen que les autres cordes suffisaient à sa sûreté, il ne jugea point à propos de

Œuvres de Xavier de Maistre. 21

perdre le temps en réparations inutiles, et d'alarmer peut-être les esprits ; alors son frère, qui était sur l'estrade, toucha les cordes ; lui dit un adieu laconique, et vint se "mêler à la foule. Enfin l'instant désiré arrive, le grand câble avait disparu ; le ballon parfaitement gonflé faisait des efforts visibles pour s'échapper ; tous les cœurs palpitent ; toutes les lunettes sont en l'air. — On demande silence. — M. Brun se tourne et tire un coup de pistolet. C'était le signal convenu. On lâche toutes les cordes : rien ne retient le ballon ; il quitte l'estrade ; son foyer brille à tous les yeux, il est en l'air. — Tenterai-je de vous peindre la sensation universelle ? Non ! Il n'y a qu'un ange ou un sot qui puisse l'entreprendre. Mais vous, mon cher comte, qui réunissez à tant de talents celui de la peinture que vous possédez à un si haut degré de perfection, écoutez-moi ! Broyez vos couleurs! Prenez votre toile, vos pinceaux : je veux vous offrir un modèle digne de vous. Voyez dans l'enclos ces jeunes personnes fixant des yeux humides sur ce ballon qui fuit comme la flèche. Peignez-moi cela! Faites-moi voir sur ces visages la pâleur de la crainte, l'extase de l'admiration et le sourire de la tendresse; rendez-moi ce sentiment qui les suspend sur leurs sièges, et ce geste machinal qui va chercher le ballon dans les airs, qui le soutient, le dirige, et lui défend de tomber sur les rocs. Allons ! mon cher ami, courage ! Soyez sublime ; soyez vous-même ! Et que votre tableau dise comme vos modèles : <iM on frère est là/jf — Mais vous allez me dire que vous n'êtes ni ange ni sot : continuons.

A quelques toises d'élévation, M. Brun se tourne sur l'enclos et salue l'assemblée avec beaucoup de sang-froid. Son compagnon, sentant qu'il était temps

de quitter sa première attitude, se lève, prend le portevoix, et fidèle aux promesses du Prospecttis, il crie de toutes ses forces : Honneur aux dames ! Mais il ne fut guère ouï que des hauteurs voisines : car dans l'enclos, on pouvait dire presque au pied de la lettre :

Dieu, pour se faire ouïr, tonnerait vainement.

Dans ce moment, par le plus heureux hasard, le régiment de la Marine défilait le long des murs de Bîiisson-Rond, qui bordent, comme vous savez, la grande route de Piémont. Le ballon passa précisément au dessus du bataillon, et les tambours battirent aux champs.

Cependant le globe s'élevait avec une rapidité prodigieuse, mais presque perpendiculairement, au grand déplaisir des voyageurs qui regrettaient bien une de ces bouffées de vent qui nous avaient tant impatientés précédemment. Arrivés à une très grande hauteur, un léger courant les entraîne lentement du côté de Challes, dans la direction nord-est du lieu du départ. Malgré ce malheureux calme qui avait duré douze minutes, et malgré la faiblesse du vent qui s'élevait, le bon état de la machine et la sécurité parfaite des voyageurs leur faisaient entrevoir un succès peut-être sans exemple. Mais comme il faut toujours que, dans ces sortes d'occasions, on commette quelque faute par défaut d'expérience, on s'était trompé sur la quantité des combustibles nécessaires : i8o liv. de bois paraissaient une provision suffisante. On était dans l'erreur, et cette erreur a rendu l'expérience beaucoup moins brillante. D'abord les voyageurs s'amusèrent à faire la conversation et à contempler la beauté du spectacle qu'ils avaient sous les yeux. Durant cet accès d'admiration

le feu déclinait et le ballon baissait ; on crut même dans l'enclos qu'il allait toucher terre ; mais les voyageurs, s'apercevant qu'ils avaient baissé, ranimèrent le feu, et bientôt on les vit se relever. La plus haute ascension marquée par les observateurs, fut de 506 toises, néanmoins (tout orgueil à part) les Argonautes aériens ont quelques doutes sur cette estimation. Assurément, rien n'égale la haute considération dont ils font profession pour les grapJiomètres et pour les tables des sinus ; mais quand ils songent que les signaux dont ils étaient convenus pour marquer l'instant où ils voulaient être lorgnés n'ont point été aperçus ; que l'un des observateurs s'est vu forcé par les circonstances d'observer presque perpendiculairement dans une position embarrassante ; quand ils se rappellent qu'ils ont vu au-dessous d'eux la Dent de Nivolet, celle de Ganier et le roc de Chafardon, ils croient (en attendant qu'on ait mesuré ces montagnes) s'être élevés au delà de 506 toises. Le baromètre ne pouvait décider cette question. « Faites seulement vos observations, dit le chevalier Maistre à M. Brun, je me charge du feu. — Bon ! dit ce dernier, fai cassé mon baromètre » (on n'en avait embarqué qu'un, n'en dites rien, au nom de Dieu). <L Et moi, reprit son Q.ov(\'^2i^s\Q)W, je viens de casser le manche de via fourche. »

C'était là un malheur d'importance, car au lieu de mettre les fagots tranquillement dans le foyer, il fallut les jeter, et le pauvre jeune homme, gêné par une pièce de fer placée en saillie sur le bord intérieur du panier, manqua son coup et perdit trois fagots.

Tandis que le ballon voyageait, la mère de M. Brun, qui n'avait pas eu le courage d'assister au départ, l'aperçut en l'air du milieu d'une place où elle passait

par hasard. — « A/i ! mon Dieu ! s'écria-t-elle, je ne ve^n^ai plus mon cher enfant ! j> Elle ne le vit que trop tôt, car les provisions manquaient aux deux Phaétons. Pour plus grande sûreté, et sur l'avis célèbre du jeune physicien M. de Saussure, on avait réduit à deux le nombre de voyageurs ; le filet était supprimé, et la galerie allégée. On aurait pu augmenter considérablement la quantité de provisions. Le volume des fagots trompa les yeux ; c'est à peu près la seule faute qu'on ait commise, mais elle était considérable.

Furieux de se voir forcés de toucher terre avec un ballon parfaitement sain, les voyageurs brûlèrent tout ce qu'ils pouvaient brûler. Ils avaient une quantité considérable de boules de papier imbibé d'huile, beaucoup d'esprit-de-vin, des chiffons, un grand nombre d'épongés, deux corbeilles contenant le papier, deux seaux dont ils versèrent de l'eau : tout fut jeté dans le foyer. Cependant le ballon ne put se soutenir en l'air au delà de vingt-cinq minutes, et il alla tomber à la tête des marais de Ckalles, à une demi-lieue, en droite ligne, de l'endroit du départ, mais après avoir éprouvé dans son cours deux ou trois déviations assez considérables.

M. Brun ne manquera pas de donner les détails les plus circonstanciés sur le poids total de la machine et sur sa force ascensionnelle : ces détails établiront probablement qu'il y a beaucoup à rabattre de l'hypothèse qui suppose la raréfaction de l'air dans la proportion de I à 2. Mais je me tais sur tout ceci, ne voulant point fourrager une province qui lui appartient à si juste titre.

Telle est, Monsieur, l'histoire fidèle de notre ballon, intéressant, peut-être, parce qu'il était supérieurement

construit, parce qu'il s'est élevé avec une rapidité surprenante, parce qu'il ne portait que 44 ans ; parce qu'il a été conduit avec assez de sang-froid et d'intelligence, et qu'il n'a pas souffert la plus légère altération. Vous comprenez, cependant, mon cher ami, que tout ceci est écrit sans la moindre prétention. Je parle de ce qui nous intéresse, et je n'en parle qu'à nos concitoyens ; et si quelque coup de vent (que je suis loin d'invoquer), portait ces feuilles au delà de la frontière, qu'elles attestent au moins que nous avons répété avec plaisir une expérience intéressante, mais que nous n'attachons aucune espèce de gloire à faire aussi bien que d'autres.

A l'instant où le ballon toucha terre, un carrosse, conduit à toute bride, s'empara des voyageurs et fut bientôt suivi de tous les autres. On revint à Buisson- Rond, on fit monter les deux jeunes gens sur l'estrade où ils furent présentés au public, fêtés, couronnés par J/n^e la Comtesse de Cévar, par M'''^^ la Baronne de Montaillieu et par M"^^ de Morand. On remonta en carrosse. Nos jeunes militaires trouvèrent plaisant de débusquer les cochers, et de se mettre à leur place. Il fallait voir surtout le chevalier Galatée, avec une énorme moustache postiche, conduisant le carrosse des voyageurs : c'était une gaieté, un enthousiasme, une aimable folie, dont on ne se forme pas d'idée : c'est dans ce bel équipage qu'on entra en ville couronné de rubans et de feuillage : on parla beaucoup de lauriers. Mais j'observai que les deux voyageurs y répugnaient (ils en trouveront ailleurs). Un grand nombre de personnes de tout rang, parmi lesquelles se trouvaient tous les souscripteurs, précédaient le carrosse.

Tout le cortège reconduisit d'abord le chevalier Maistre ; deux vieillards de vingt-cinq ans le tirèrent du carrosse et le portèrent sur leurs bras au Président, son père : il n'est pas nécessaire de vous dire que ce bon papa était déjà averti du départ et de l'heureuse arrivée du ballon.

On se rendit ensuite chez M. Brwi ; malheureusement son père était absent ; mais que manque-t-il à la tendresse lorsqu'on possède une mère ? Celle de M. Brun triompha du triomphe de son fils ; elle reçut les compliments et les embrassades de tout le monde, et surtout des dames qui ne pouvaient se lasser de contempler sa joie :

O Grand Dieu ! le cœur d'une mère Est un bel ouvrage du tien.

De chez M. Brun, on se rendit chez S. E. Monsieur le Gouverneur ; les dames lui présentèrent les voyageurs ; il les reçut avec bonté et même il fit la grâce au chevalier Maistre de lui accorder un délai de deux jours pour se reposer et rejondre à l'aise son régiment.

Un repas de quatre-vingt-dix couverts suivit toutes ces présentations ; il n'est pas possible de vous donner une idée de l'union et de la joie aimable et bruyante qui régnèrent dans ce banquet presque fraternel ; on y porta un grand nombre de santés à l'anglaise : autant qu'il m'en souvient, voici l'ordre des toasts.

Le chevalier de Chevelu qui manquait seul pour - rendre la fête complète.

Les deux voyageurs.

Le Président, comte Maistre et M. et M"^^ Brun,

qui avaient fourni incontestablement les premiers matériaux de la fête.

S. E. Monsieur le Gouverneur, qui avait bien voulu honorer de son nom la liste des souscripteurs, et nous accorder encore pour deux jours l'un des voyageurs.

MM, de Montgolfier, dont le génie nous avait procuré le magnifique spectacle du matin, et les plaisirs qui en suivaient.

L'auteur du Prospectus, sans doute à cause de sa bonne volonté.

Les dames qui étaient accourues les premières au secours des voyageurs.

Le comte de Saint-Gilles, major du régiment des dragons de Piémont ; pour lui et pour les officiers de son corps qui avaient pris un intérêt vraiment patriotique au ballon de Chambéry, et que nous voyions à table avec tant de satisfaction.

Le chevalier Galatée, cocher de bonne maison, et maître de cérémonies ; âme de la fête.

Enfin, le coînte de Saisit-Gilles ayant demandé silence, proposa une libation d'eau fraîche à l'honneur de \ Hermite de Nivolet, et cette proposition fut acceptée avec de grands éclats de rire '.

I. L'auteur du Prospectus (critiqué par l'Hermite de Nivolet) se garde bien d'approuver cette libation ; au contraire, il est fou de l'Hermite qui est un homme d'esprit. Salut, gloire, paix, bénédiction à tous les critiques passés, présents et futurs ! Y a-t-il rien dans l'univers de plus excellent que ce qui fait rire ? Au diable ces auteurs susceptibles qui jettent les hauts cris à la moindre égratignure ! La critique amuse, partant elle est bonne, suivant le grand axiome :

Est-ce un malheur? — Non, si c'est un plaisir.

L'Hermite aurait cependant dû avoir l'honnêteté d'adresser un exemplaire de sa lettre à l'auteur du ProspecUis, qui le somme ici très expressément de se faire connaître à lui dans huit jours, afin qu'il ait le plaisir de l'embrasser. S'il se refuse à cette invitation qui n'est ni un

Après ce repas on se rendit en ordre à la porte du faubourg de Montinélian, où le ballon attendait les convives : on le ramena pompeusement sur deux chariots, aussi bien portant qu'au moment du départ ; et on alla le déposer, au bruit des fanfares, dans le jardin à^'Yenne : nouvel hommage au chevalier de Chevelu qu'on n'oubliait pas un seul instant.

Cette journée très agréable fut terminée très agréablement par un bal superbe, qui réunit tout ce que nous possédons d'aimable ; assemblée charmante, où le plaisir, souvent banni par la triste étiquette, tint ses états jusqu'à six heures du matin : le rire était sur toutes les lèvres, la joie dans tous les cœurs ; et chacun se relira pénétré de respect pour la physique et la folie.

Je ne me refuserai point, en finissant, le plaisir de vous dire que l'union, la joie et le bon ordre qui régnèrent dans nos fêtes furent en grande partie l'ouvrage du comte de la Perrouse et du marquis de la Serraz, qui semblaient se multiplier pour montrer de tous côtés la politesse la plus ingénieuse.

J'aimerais fort laisser courir ma plume et vous nommer tout le monde ; mais il faut se contenter de vous avouer en général que les voyageurs viennent de contracter une grande dette à l'égard du public : le tendre intérêt qu'il a daigné leur accorder les pénétrera sans doute de la plus vive reconnaissance. M. Brun, qui va porter ses talents sous un ciel étranger, se rappellera souvent la journée du ballon ; et quand la famille de

lazzi ni une inconséquence, il s'expose visiblement à passer pour un discoureur discourtois.

N. B. L'auteur du Prospectus 2l. demandé place pour cette note à celui de la Relation

(Note de Xavier de Maistre, )

l'un des voyageurs aurait encore deux patries, elle se hâterait de prêter serment de fidélité à celle qui a bien voulu l'honorer de tant de marques de bonté.

A Dieu, mon très cher comte ; pardonnez-moi cette parlerie patriotique, et croyez-moi avec une estime et une tendresse que vous connaissez depuis longtemps

Tout à vous et pour toujours.

Chambéry, 8 mai 1784.

Page 1