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Petite bière faite avec de la farine de seigle

elle-même en apprenant qu'au lieu de quatre-vingts kopecks qu'elle croyait avoir, elle en trouva cent vingt. Ses hôtes en avaient ajouté quarante.

Prascovie aimait à redire cette aventure, comme une preuve évidente de la protection de Dieu, qui avait changé tout à coup le cœur de ces malhonnêtes gens.

Quelque temps après, elle courut un danger d'une autre espèce, et qui l'effraya beaucoup. Comme elle avait un jour une longue traite à faire, elle partit à deux heures du matin de la station où elle avait couché.

Au moment de sortir du village, elle fut attaquée par une troupe de chiens qui l'entourèrent. Elle se mit à courir, en se défendant avec son bâton, ce qui ne fit qu'augmenter leur rage. Un de ces animaux saisit le bas de sa robe et la déchira. Elle se jeta à terre en se recommandant à Dieu. Elle sentit même avec horreur un des plus obstinés appuyer son nez froid sur son cou pour la flairer. « Je pensais, disait-elle, que celui qui m'avait sauvée de l'orage et des voleurs me préserverait aussi de ce nouveau danger. >> Les chiens ne lui firent aucun mal ; un paysan qui passait les dispersa,

La saison avançait ; Prascovie fut retenue près de huit jours dans un village par la neige, qui était tombée en si grande abondance, que les chemins étaient impraticables aux piétons.

Lorsqu'ils furent suffisamment battus par les traîneaux, elle se disposait courageusement à continuer sa route à pied ; mais les paysans chez lesquels elle avait logé l'en dissuadèrent et lui en firent voir le danger.

Cette manière de voyager devient alors impossible aux hommes même les plus robustes, qui périraient infailliblement égarés dans ces déserts glacés lorsque

le vent chasse la neige et fait disparaître les chemins.

Son bonheur amena dans ce village un convoi de traîneaux qui conduisaient des provisions à Ekaterinembourg pour les fêtes de Noël. Les conducteurs lui donnèrent une place sur un de leurs traîneaux.

Cependant, malgré les soins que ces braves gens prenaient d'elle, ses habits n'étant pas assortis à la saison, elle avait bien de la peine à supporter la rigueur de l'hiver, enveloppée dans une des nattes destinées à couvrir les marchandises.

Le froid devint si violent pendant la quatrième journée, que, lorsque le convoi s'arrêta, la voyageuse, transie, n'eut pas la force de descendre du traîneau.

On la transporta dans le kJiarstma \ auberge isolée à plus de trente verstes de toute habitation, et où se trouvait la station de la poste aux chevaux.

Les paysans s'aperçurent qu'elle avait une joue gelée, et la lui frottèrent avec de la neige, en prenant le plus grand soin d'elle ; mais ils refusèrent absolument de la conduire plus loin, et lui représentèrent qu'elle courrait le plus grand danger en s'exposant à voyager sans pelisse par un froid si vif, et qui ne manquerait pas d'augmenter encore. La jeune fille se mit à pleurer amèrement, prévoyant qu'elle ne trouverait plus une occasion aussi favorable et d'aussi bonnes gens pour la conduire.

D'autre part, les maîtres du kharstma ne paraissaient pas du tout disposés à la garder, et voulurent à toute force qu'elle partît avec ceux qui l'avaient amenée.

I. Les kharstma sont de grands hangars couverts où s'arrêtent les voyageurs, comme dans les caravansérails de l'Orient et les ventas d'Espagne ; excepté le toit, on n'y trouve que ce qu'on y apporte.

Dans cette position embarrassante, se voyant déçue de l'espoir qu'elle avait d'aller jusqu'à Ekaterinembourg en sûreté, elle s'abandonnait dans un coin de la chambre à toute la vivacité de sa douleur.

Ses conducteurs furent touchés de sa situation ; ils se cotisèrent pour lui acheter une pelisse de mouton, qui dans le pays ne coûte que cinq roubles : malheureusement il ne s'en trouva point à vendre ; aucun des habitants de cette ville isolée ne voulut faire le sacrifice de la sienne, parce qu'il était difficile de la remplacer. Les paysans offrirent jusqu'à sept roubles à une fille de l'auberge, qui les refusa. Dans cette perplexité, un des plus jeunes conducteurs proposa tout à coup un expédient des plus singuliers, et qui permit à Prascovie de profiter de leur bonne volonté.

« Nous lui prêterons, dit-il, tour à tour nos pelisses, ou bien elle prendra la mienne une fois pour toutes, et nous changerons entre nous à chaque verste. »

Ils y consentirent tous avec plaisir. On fit aussitôt le calcul de la distance et du nombre de fois que les pelisses devaient être changées. Les paysans russes veulent savoir leur compte, et se laissent difficilement tromper.

La voyageuse fut placée sur un traîneau, bien enve-' loppée dans sa pelisse. Le jeune homme qui la lui avait cédée se couvrit avec la natte dont elle s'était servie jusqu'alors, et, s'asseyant à ses pieds, se mit à chanter à tue-tête et ouvrit la marche. L'échange des pelisses se fit exactement à chaque poteau des verstes, et le convoi parvint très heureusement et très vite à Ekaterinembourg.

Pendant toute la route, Prascovie ne cessa de prier

Dieu pour que la santé de ses conducteurs ne souffrît pas de leur bonne action.

En arrivant à Ekaterinembourg, Prascovie logea dans la même auberge que ses conducteurs.

L'hôtesse, apprenant de ces derniers une partie des aventures de la jeune fille, et jugeant, d'après leur récit, qu'elle était sans argent, lui fit aussitôt Ténumération des personnes de la ville qui passaient pour être les plus généreuses, et lui conseilla de s'adresser à elles pour obtenir leur protection, et les secours nécessaires pour le long voyage qu'elle avait à faire. Elle loua beaucoup entre autres, une dame Milin, du caractère le plus obligeant, qui faisait beaucoup de bien aux pauvres, et dont la bonté était connue de toute la ville. Les gens de l'auberge confirmèrent la vérité de ce portrait.

Lors même que la voyageuse n'aurait pas compris l'intention de l'hôtesse, elle aurait été forcée de chercher un autre gîte. L'auberge était ce qu'on appelle en russe postoïalei^oï dvor (maison de repos) \ Elles sont ordinairement formées d'un vaste hangar pour les chevaux, qui n'a que le toit pour couverture, et dans l'angle duquel est une terre chaude qui en occupe la quatrième partie.

Les voyageurs s'arrangent comme ils peuvent dans cette pièce unique, dont le plancher sert de lit à ceux qui ne peuvent avoir de place sur le poêle.

Le lendemain, Prascovie sortit d'assez bonne heure, dans l'intention de se rendre chez M™e Milin ; mais, suivant son habitude, elle commença par aller à

I. l^Q posioïaleroï dvor &%i\a. dénomination que prennent les auberges dans les lieux habités, tandis qu'elles s'appellent plus modestement kharstma lorsqu'elles sont isolées sur les grandes routes.

l'église, OÙ se trouvait plus de monde qu'elle n'en avait jamais vu rassemblé. C'était un dimanche. La ferveur qu'elle mit à ses prières la fit autant remarquer que le sac et le costume qu'elle portait, et qui annonçait une étrangère voyageuse.

Au sortir de l'église, une dame lui demanda qui elle était. Prascovie satisfit à sa demande en quelques mots, et, se disposant bientôt à la quitter, lui fit part de l'intention où elle était d'aller demander l'hospitalité à ]\Ime Milin, dont tout le monde lui avait appris la bienfaisance et l'humanité.

Elle parlait à M^^^ Milin elle-même, qui entendait ainsi son éloge d'une manière qui ne pouvait lui être suspecte de flatterie.

Cette bonne dame, avant de se faire connaître à la voyageuse, voulut s'amuser un instant de son embarras.

« Cette dame Milin, dit-elle, qu'on vous vante tant, n'est pas aussi bienfaisante que vous l'imaginez. Si vous voulez m'en croire et venir avec moi, je vous procurerai un bien meilleur gîte. »

D'après tout le bien qu'on lui avait dit de M"^^ Milin à l'auberge, Prascovie prit une mauvaise idée de sa nouvelle connaissance : elle la suivit sans oser refuser et sans accepter sa proposition.

« Au reste, lui dit M"^^ Milin, voyant qu'elle ralentissait le pas, si vous tenez si fort à vous rendre chez cette dame, voici sa maison à deux pas d'ici ; entrons chez elle, vous verrez comment vous y serez reçue ; mais promettez-moi que, si l'on ne vous y retient pas, vous viendrez avec moi. »

Prascovie, sans répondre, entra dans la maison, et, s'adressant aux femmes de M"^^ Milin, leur demanda si leur maîtresse était chez elle. Les femmes, étonnées

de cette question faite en présence de leur maîtresse elle-même, ne répondirent rien,

« Puis-je voir M™^ Milin ? répéta la voyageuse.

— « Mais, dit enfin une des femmes, la voilà ! »

Prascovie, en se retournant, vit M^^ Milin qut ouvrait les bras pour la recevoir.

« Oh ! je savais bien que M™^ Milin ne pouvait pas être méchante femme ! » dit la jeune fille en lui baisant les mains.

Cette petite scène fit le plus grand plaisir à sa bienfaitrice.

Elle envoya chercher son amie, madame G..., ausst bonne et aussi charitable qu'elle, pour lui recommander la jeune voyageuse et pour aviser ensemble aux moyens de lui être utile.

Après le déjeuner, et lorsque Prascovie se fut un peu familiarisée avec ses nouvelles protectrices, elle leur raconta dans le plus grand détail l'histoire malheureuse de ses parents, et ne leur cacha pas le projet extraordinaire qu'elle avait formé d'aller à Saint- Pétersbourg demander la grâce de son père.

Mme Milin, sans trop croire au succès de son entreprise, ne l'en détourna pas ; mais les deux dames résolurent de la retenir jusqu'au printemps.

Le froid était devenu excessif.

La voyageuse elle-même voyait l'impossibilité de continuer sa route pendant la rigueur de la saison ; et les dames^ qui voulaient la garder, ne lui parlèrent point encore de ce qu'elles avaient le pouvoir de faire, et de ce qu'elles firent en effet plus tard, pour l'aider dans son entreprise.

Prascovie se trouvait bien heureuse chez elles. Les caresses et la noble familiarité de ces personnes dis-

tinguées avaient un charme tout nouveau pour elle ; aussi le souvenir du temps fortuné qu'elle p issa dans leur société ne sortait point de sa pensée.

Lorsque dans la suite elle racontait cette partie de son histoire, le nom chéri de M"^^ Milin amenait toujours dans ses yeux des larmes de reconnaissance.

Cependant sa santé se trouvait fort ébranlée : la nuit désastreuse qu'elle avait passée dans la forêt lui avait laissé un rhume violent, que les grands froids n'avaient fait qu'augmenter.

Elle profita de son séjour à Ekaterinembourg pour se soigner, et surtout pour apprendre à lire et à écrire.

Cette circonstance de sa vie donnerait une bien mauvaise idée de ses parents, pour avoir négligé jusqu'à ce point l'éducation de leur unique enfant, si la pensée d'un exil éternel ne leur avait peut-être fait envisager comme inutile, ou même dangereuse, toute instruction pour leur fille, destinée en apparence à vivre dans les dernières classes de la société.

Cette profonde ignorance, et l'abandon total dans lequel elle avait vécu jusqu'alors, rendent plus extraordinaire encore l'essor généreux de son âme.

Quoi qu'il en soit, Prascovie, occupée en Sibérie des travaux domestiques, avait absolument oublié le peu de lecture qu'elle avait apprise dans sa première enfance.

Elle se mit à l'étude avec toute l'ardeur et la force de son caractère, et fut en quelques mois en état de comprendre un livre de prières que lui avaient donné ses protectrices : l'on était souvent obligé de l'arracher à cette occupation.

Le plaisir qu'elle éprouvait, en trouvant dans ces prières les sentiments naturels de son cœur dévelop-

pés et exprimés d'une manière si claire et si touchante, lui faisait désirer vivement l'instruction.

« Combien les gens du monde sont heureux, disaitelle ; comme ils doivent prier Dieu de bon cœur, étant si bien instruits de leur religion, avec tant de moyens d'exprimer leur dévotion, et tant de sujets de reconnaissance envers la Providence pour les faveurs dont elle les a comblés ! »

Mme Milin souriait a ces réflexions de la jeune fille ; mais elle pensait que rien ne devait être impossible à une piété si vraie, à des prières si ardentes.

Cette pensée persuada, plus que toute autre chose, les deux charitables femmes qu'il fallait la favoriser dans ses projets, et l'abandonner a la Providence, qui semblait la protéger si visiblement.

]y[me Milin et son amie n'avaient rien négligé jusqu'alors pour la dissuader, et lui avaient fait les offres les plus obligeantes, les plus avantageuses, pour la retenir auprès d'elles ; mais rien n'avait pu l'ébranler.

Elle se reprochait même le bien-être et le bonheur dont elle jouissait à Ekaterinembourg.

« Que fait mon père maintenant, tout seul dans le désert, tandis que sa fille s'oublie ici au milieu de toutes les douceurs de la vie ? »

Telle était la question que ne cessait de s'adresser Prascovie.

Ces dames se décidèrent donc à lui donner les moyens de continuer sa route.

Au retour du printemps, M"^^ Milin, après avoir pourvu à tout ce dont elle pouvait avoir besoin, arrêta pour elle une place sur un bateau de transport ; elle la mit sous la garde d'un homme qui se rendait à Nijni

LA JEUNE SIBÉPIENNE. 257

Novogorod pour des affaires de commerce, et qui était habitué à ce voyage difficile.

Avant de passer les monts Ourals, qui séparent Ekaterinembourg de Nijni, on s'embarque sur les rivières qui sortent de ces mêmes montagnes et qui se portent vers le nord. On voyage par eau jusque dans le Tobol, que l'on quitte ensuite pour s'approcher des montagnes. Le passage n'est ni bien haut ni très difficile. Lorsqu'on l'a franchi, l'on s'embarque de nouveau sur les eaux qui descendent dans le Volga.

Prascovie, n'ayant pas les moyens de se procurer une voiture et de voyager en poste, profita d'une des nombreuses embarcations qui portent en Russie le fer et le sel par la Tchousova et la Khama.

Son conducteur lui épargna tous les embarras de ce long voyage, qu'elle n'aurait pu faire seule sans courir de grands dangers ; mais son malheur voulut que cet homme tombât malade en traversant les défilés, et fût contraint de s'arrêter dans un petit village sur les bords de la Khama ; elle fut donc encore livrée à elle-même et privée de tout appui.

Elle fit heureusement le trajet jusqu'à l'embouchure de la Khama dans le Volga.

Depuis ce lieu, le bateau, remontant le fleuve, était tiré par des chevaux.

La voyageuse éprouva dans ce dernier trajet un accident qui lui fit courir les plus grands dangers.

Pendant un de ces violents orages qui sont très fréquents dans ces contrées, les bateliers, voulant éloigner la barque du rivage, poussèrent avec force une grande rame, qui servait de gouvernail, du côté où plusieurs personnes étaient assises sur le bord du bateau, et

Œuvres de Xavier de Maistre. i7

n'eurent plus le temps de la retirer : trois passagers, au nombre desquels était Prascovie, furent renversés dans le fleuve.

On les retira aussitôt, et la jeune fille ne fut point blessée ; mais la honte qu'elle éprouvait de changer de vêtements devant tout le monde fit qu'elle les laissa sécher sur elle ; un violent rhume fut la suite de cet accident, qui eut une influence malheureuse sur sa santé.

Les dames d'Ekaterinembourg, qui avaient chargé son conducteur de faire les arrangements nécessaires pour la continuation de son voyage depuis Nijni, ne l'avaient recommandée à personne dans cette ville, où Prascovie n'avait pas l'intention de s'arrêter ; elle se trouva donc, à son arrivée, sans connaissance et sans protection.

Les bateliers la déposèrent sur le bord du fleuve avec son petit équipage, qui était devenu plus volumineux par les soins de M""*^ Milin.

En face du pont où l'on débarque ordinairement sur le rivage du Volga, se trouvent une église et un couvent de religieuses situés sur une éminence.

Elle s'y achemina pour faire ses prières accoutumées, se proposant d'aller ensuite chercher un gîte quelque part dans la ville.

En entrant dans l'église, qui lui parut déserte, elle entendit, au travers de la grille, les chants des religieuses qui achevaient leurs prières du soir, et regarda cette circonstance comme de bon augure.

« Un jour, se disait-elle, si Dieu favorise mes vœux, je serai de même cachée sous le voile, n'ayant plus d'autre occupation que celle de remercier la Providence de ses faveurs. »

Lorsqu'elle sortit de l'église, le soleil se couchait :

elle s'arrêta quelque temps sous la porte, frappée de la belle vue qui se présentait à ses regards.

La ville de Nijni Novogorod, située au confluent de deux grands fleuves, l'Oca et le Volga, offre, du point où elle se trouvait, un des plus beaux sites que l'on puisse contempler : son étendue lui paraissait immense et lui inspirait une espèce de crainte.

En partant d'Ischim, Prascovie ne s'était représenté que les dangers physiques qu'elle pouvait courir : elle était préparée d'avance à braver la faim et les froids les plus rigoureux, la mort elle-même ; mais depuis que la société commençait à lui être connue, elle entrevoyait des obstacles d'un autre genre, contre lesquels tout son courage ne pouvait la soutenir.

Après avoir échappé au désert, elle pressentait cette affreuse solitude des grandes villes, où le pauvre est seul au milieu de la foule, et où, comme par un horrible enchantement, il ne voit autour de lui que des yeux qui ne regardent pas et des oreilles sourdes à ses plaintes.

Depuis qu'elle avait connu les dames d'Ekaterinembourg, un nouveau sentiment des bienséances, et un peu d'orgueil peut-être, lui rendaient plus pénibles les démarches auxquelles l'obligeait sa situation.

« Hélas ! disait-elle, où trouverai-je des amies comme celles que j'ai quittées ? Me voilà maintenant à plus de mille verstes d'elles. Que deviendrai-je en arrivant à Pétersbourg, lorsque j'approcherai du palais impérial, moi qui tremble de me présenter ici dans une misérable auberge ? »

Ces réflexions s'offrirent avec tant de force à son esprit, que, pour la première fois, un profond découragement s'empara d'elle et lui arracha des larmes. Le souvenir de son père qu'elle avait abandonné, peut-

être inutilement, la remplit de regrets et de terreur. Mais bientôt elle se reprocha sa faiblesse et son manque de confiance en Dieu ; elle en demanda pardon à son ange gardien : « Et ce fut lui, sans doute, disait-elle, en parlant de cette circonstance de sa vie, qui m'inspira la pensée de rentrer dans l'église pour demander à Dieu le courage que j'avais perdu, »

En effet, elle rentra précipitamment pour implorer le secours du ciel.

Une religieuse se trouvait dans ce moment près de la porte pour la fermer : frappée du mouvement subit de la jeune étrangère, qui ne l'aperçut pas, ainsi que de la ferveur qu'elle mettait à ses prières, elle l'aborda pour l'interroger et l'avertit qu'il était l'heure de fermer l'église.

Prascovie, un peu déconcertée, lui raconta naïvement la cause de sa brusque rentrée dans le temple, lui fit part de la répugnance qu'elle avait d'aller chercher un asile dans une auberge, et finit par la supplier de lui en accorder un dans le couvent, ne fût-ce que dans les cloîtres.

La portière lui répondit qu'on ne logeait pas les étrangers dans le couvent, mais que madame l'abbesse pourrait lui donner quelques secours.

« Je n'en demande pas d'autre qu'un asile pour cette nuit, répliqua Prascovie en montrant une bourse qui contenait quelque argent. Des dames charitables m'ont donné les moyens de me passer d'aumônes pour quelque temps, et je ne demande que la protection du couvent pour cette nuit. Demain, je continuerai ma route. »

La religieuse consentit à la conduire chez l'abbesse.

La respectable supérieure était en prières lorsqu'elles entrèrent dans sa chambre : la portière s'arrêta près

de la porte, et se mit à genoux ; Prascovie l'imita, et pria Dieu de lui rendre l'abbesse favorable.

Lorsque celle-ci eut fini son oraison, elle s'approcha de la jeune fille, qui restait à genoux, et la releva avec bonté. Prascovie lui dit son nom et le but de son voyage ; elle montra son passe-port et demanda l'hospitalité pour la nuit, ce qui lui fut accordé.

Bientôt entourée de plusieurs religieuses amenées par la curiosité dans l'appartement de l'abbesse, elle répondit aux interrogations multipliées qui lui furent faites, et raconta les aventures pénibles de son voyage avec tant de simplicité et une éloquence si naturelle, qu'elle fit répandre des larmes aux dames qui l'écoutaient et leur inspira le plus vif intérêt.

On la combla de caresses et de soins ; l'abbesse la logea dans son propre appartement, et forma dès lors le projet de la retenir au couvent et de la compter au nombre de ses novices.

Prascovie s'était proposé depuis longtemps de prendre le voile si son entreprise réussissait.

On a vu précédemment que, jusqu'à son arrivée à Ekaterinembourg, elle avait cru que la ville de Kiew était sur le chemin de Pétersbourg. C'était dans cette ville qu'elle s'était promis de faire ses vœux dans la suite ; elle espérait voir en passant les fameuses catacombes, honorer les reliques des saints qu'elles renferment ', et s'arrêter une place pour l'avenir dans

I. Les catacombes de Kiew sont de vastes galeries souterraines, attenantes à la cathédrale, desservies par les religieux d'un ancien et riche couvent. On conserve dans ces souterrains une iminense quantité de saints grec?, dont les corps intacts, exposés à la vénération des fidèles, sont recouverts de riches habits qui laissent voir les visages, les mains et les pieds. Les chairs desséchées ont à peu près la couleur et la solidité du bois d'acajou.

une des maisoas religieuses de cette ville. Ayant reconnu son erreur, elle ne fit aucune difficulté de choisir le couvent de Nijni pour sa dernière retraite ; mais elle le promit seulement à la supérieure, et comme on la pressait d'en faire le vœu formel, elle refusa.

« Sais-je moi-mêms, répondit-elle, ce que Dieu exige de moi ? Je veux, je désire sincèrement finir ici mes jours ; et si telle est la volonté de la Providence, qui pourra s'y opposer ? »

Elle consentit à demeurer quelques jour à Nijni pour se reposer et pour chercher les moyens de se rendre à Moscou, mais bientôt elle se ressentit de ses fatigues, et tomba dangereusement malade.

' Depuis sa chute dans le Volga, elle avait une toux profonde qui l'incommodait beaucoup. Une fièvre ardente ne tarda pas à se déclarer ; cependant, quoique les médecins eux-mêmes désespérassent de sa vie, elle n'eut jamais aucune inquiétude.

« Je ne crois point, disait-elle, que mon heure soit encore venue, et j'espère que Dieu me permettra d'achever mon entreprise. »

Elle se remit en effet,quoique très lentement, et passa le reste de la belle saison au couvent.

Dans l'état de faiblesse où elle était encore, elle ne pouvait continuer son voyage à pied, moins encore sur des chariots de poste : n'ayant aucun moyen de se procurer une voiture commode, elle se vit donc obligée d'attendre le traînage ' pour avoir la possibilité de se rendre à Pétersbourg sans éprouver la fatigue des voitures ordinaires.

I. On appelle ainsi l'époque où les chemins commencent à être praticables pour les traîneaux.

Elle suivit pendant' ce temps les offices et la règle du couvent avec une assiduité qui retarda peut-être son rétablissement, et elle se perfectionna dans ses études.

Cette conduite acheva de lui gagner l'estime de l'abbesse et des religieuses, qui prirent pour elle la plus véritable affection, et ne doutèrent point qu'elle n'accomplît un jour sa promesse de revenir prendre le voile dans leur couvent.

Enfin, lorsque les chemins d'hiver furent établis, elle partit pour Moscou, en traîneau couvert, avec des voyageurs qui faisaient la même route.

L'abbesse, n'ayant pu lui faire abandonner son entreprise, lui donna une lettre de recommandation pour une de ses amies, mademoiselle de S***, à Moscou, et l'assura qu'elle pourrait toujours regarder sa maison comme un refuge certain, dans lequel elle serait reçue en fille chérie, quel que fût le succès de son voyage.

Prascovie arriva dans cette dernière ville sans embarras et sans accidents.

Mademoiselle de S*** eut pour elle beaucoup d'égards et de soins, et la retint quelques jours pour lui chercher un compagnon de voyage jusqu'à Saint- Pétersbourg.

Elle partit avec un marchand qui voyageait avec ses propres chevaux, et qui demeura vingt jours en chemin.

Outre les lettres de recommandation qui lui avaient été remises par les dames d'Ekaterinembourg, elle en reçut une de mademoiselle de S*** pour madame la princesse de T***, personne respectable et très âgée.

Telles étaient ses ressources lorsqu'elle arriva dans la capitale, vers le milieu de février, environ dix-huit mois après son départ de Sibérie, avec autant de cou-

rage et d'espcir qu'elle en avait le premier jour de son voyage.

Elle logea chez son conducteur, sur le canal d'Ekaterinski, et fut quelque temps comme perdue dans cette grande ville, avant de savoir ce qu'elle devait entreprendre, et comment remettre ses lettres de recommandation : ce qui lui fit perdre un temps précieux.

Le marchand, occupé de son commerce, ne songeait guère à elle ; il s'était cependant chargé de trouver la demeure de la princesse de T*** ; mais avant d'avoir accompli sa promese, il fut obligé de partir pour Riga, laissant Prascovie sous la garde de sa femme, qui la traitait fort bien, sans pour cela lui être d'aucun secours pour ses projets.

La lettre de madame G*'"'* était adressée à une autre personne qui logeait de l'autre côté de la Neva.

Comme l'adresse en était bien détaillée, Prascovie, quelques jours après le départ du marchand, se mit en chemin avec son hôtesse pour Wassili-Ostrow '. Mais la Neva était ébranlée, la débâcle des glaces approchait, et la police ne permettait plus le passage.

Elle revint donc au logis, désolée de ce contre-temps.

Dans l'embarras où elle se trouvait, un des habitués de la maison du marchand lui conseilla, très mal à propos, de donner une supplique au sénat pour obtenir la révision du procès de son père, et s'offrit de trouver un écrivain pour la rédiger.

Le succès de celle qu'elle avait adressée au gouverneur de Tobolsk la décida.

On lui fit écrire une supplique très mal conçue et n'ayant pas la forme requise, sans lui donner la

I. L'île de Basile, shuée quartier de la rive droite de la Neva.

moindre notion sur la manière dont elle devait être présentée.

Ce projet ne lui permit pas de remettre avec l'activité nécessaire ses lettres de recommandation, qui auraient pu lui être bien plus utiles.

Munie de sa supplique, notre intéressante solliciteuse se rendit un matin au sénat, monta le grand escalier, et pénétra jusque dans une des chancelleries ; mais elle se trouva fort embarrassée parmi tant de monde, ne sachant à qui s'adresser.

Les secrétaires, dont elle s'approchait avec sa supplique, lui jetaient un coup d'œil et se remettaient froidement à écrire ; d'autres personnes qui la rencontraient dans la chambre, au lieu de l'écouter ou de recevoir sa supplique, se détournaient d'elle comme on ferait d'un meuble ou d'une colonne qui barre le chemin.

Enfin un des invalides, garde de la chancellerie, qui traversait rapidement la salle, l'ayant rencontrée, se détourna sur la droite pour passer, tandis que Prascovie en faisait autant du même côté pour lui faire place, de manière qu'ils se heurtèrent rudement.

Le vieux garde, de mauvaise humeur, lui demanda ce qu'elle voulait.

La jeune fille lui présenta sa supplique, en le priant de la donner au sénat. Cet homme, la croyant une mendiante, pour toute réponse la prit par le bras et la mit à la porte.

Elle n'osa plus rentrer, et demeura le reste de la matinée sur l'escalier, dans l'intention de présenter sa supplique au premier sénateur qu'elle rencontrerait.

Elle vit plusieurs personnes descendre de voiture et monter l'escalier, ayant des étoiles sur la poitrine :

elles avaient toutes une épée, des bottes et un uniforme ; quelques-unes avaient des épaulettes.

Elle pensa que c'étaient des officiers et des généraux, attendant toujours de voir arriver un sénateur, qui, d'après l'idée qu'elle s'en était formée, devait avoir quelque chose de particulier, qui le ferait reconnaître, et n'offrit sa supplique à personne.

Enfin, vers trois heures après midi, tout le monde s'écoula, et Prascovie, se voyant seule, se retira la dernière, fort étonnée d'avoir vu tant de monde au sénat sans rencontrer un sénateur.

A son retour, elle fit part de son observation à la marchande, qui eut beaucoup de peine à lui faire comprendre qu'un sénateur était fait comme un autre homme, et que ceux qu'elle avait vus étaient précisément les sénateurs auxquels elle aurait dû remettre sa supplique.

Le lendemain, à l'heure de la rentrée du sénat, elle se trouva sur l'escalier, et présenta son écrit à tous les arrivants pour ne pas manquer les sénateurs, sur la nature desquels il lui restait encore quelques doutes ; mais personne ne voulut le recevoir.

Elle vit enfin arriver un gros monsieur avec un cordon rouge, un uniforme rouge, une étoile de chaque côté de la poitrine, et l'épée au côté.

« Pour cette fois, se dit à elle-même la solliciteuse, c'est un sénateur, ou il n'y en a pas dans le monde ! »

Elle s'approcha de lui et lui présenta son papier, en le suppliant de vouloir bien lui donner cours : comme elle barrait le chemin, un laquais du sénateur l'écarta doucement du passage : et son maître, croyant qu'elle demandait l'aumône, lui dit : « Dieu vous bénisse 1 » et monta l'escalier.

Prascovie retourna pendant plus de quinze jours au sénat sans obtenir plus de succès. Souvent fatiguée de rester debout dans un escalier froid et humide, elle s'accroupissait sur une des marches pour réchauffer ses pieds glacés, cherchant dans la physionomie des passants et des employés quelques signes de compassion et de bienveillance, qu'elle y aurait certainement trouvés s'ils avaient connu sa situation.

Telle est la constitution de la société dans les grandes villes : la misère et l'opulence, le bonheur et l'infortune se croisent sans cesse, et se rencontrent sans se voir ; ce sont deux mondes séparés qui n'ont aucune analogie, mais entre lesquels un petit nombre d'âmes compatissantes, marquées par la Providence, établissent des points rares de communication.

Un jour, cependant, un des employés, qui l'avait sans doute remarquée précédemment, s'arrêta près d'elle,prit la supplique et sortit de sa poche un paquet de papiers. La malheureuse conçut un instant d'espoir ; mais le paquet était une somme d'assignations, parmi lesquelles il en prit une de cinq roubles, la mit dans la supplique, et, rendant le tout à la suppliante, rentra dans l'appartement et disparut.

Prascovie, toute déconcertée, serra l'assignation et se retira. « Je suis sûre, disait-elle un jour à son hôtesse, que si un frère de madame Milin se trouvait parmi les sénateurs,il auraitpris ma supplique sans me connaître.»

Les fêtes de Pâques, pendant lesquelles le sénat ne s'assemble pas, lui donnèrent quelque repos ; elle en profita pour faire ses dévotions.

En se livrant à ce pieux exercice, elle renouvela ses prières pour le succès de son entreprise ; et telle était la sincérité de sa foi, qu'après sa communion elle revint

persuadée qu'on prendrait sa supplique au sénat, la première fois qu'elle s'y présenterait ; ce qu'elle ne manqua point d'annoncer à la marchande pour une chose certaine.

Cette dernière était bien loin de partager son espérance, et lui conseilla d'abandonner cette voie : cependant,comme le jour de la rentrée du sénat, elle avait des affaires au quai Anglais, voyant Prascovie s'acheminer à pied, elle lui offrit de la conduire en droschky \

« Je ne sais, lui disait-elle en chemin, comment vous n'êtes pas découragée de tant de démarches inutiles l A votre place je laisserais là le sénat et les sénateurs, qui ne feront jamais rien pour vous ; c'est tout comme, ajouta-t-elle en lui montrant la statue de Pierre le Grand qui se trouvait près d'elle, c'est tout comme si vous offriez votre supplique à cette statue que voilà ; vous n'en obtiendrez rien de plus.

— « J'espère, répondit Prascovie, que ma foi me sauvera. Aujourd'hui je ferai ma dernière démarche au sénat, et l'on prendra sûrement ma supplique : Dieu est tout-puissant. Oui, ajouta-t-elle en descendant du droschky, Dieu est tout-puissant, et peut, si telle est sa volonté, forcer cet homme de fer à se baisser et à prendre ma supplique. »

La marchande, à ces mots, fit un grand éclat de rire, et Prascovie, revenue de son enthousiasme, en rit elle-même; cependant elle n'avait exprimé que sa pensée.

Tandis qu'elle examinait la statue, sa compagne lui fit observer que le pont de la Neva, qui était tout près,

I. Petite voiture basse sur quatre roues ; elle remplace l'usage du cabriolet chez nous. . .

était replacé ; des voitures sans nombre se rendaient à Wassili-Ostrow et en revenaient.

« Avez-vous la lettre de recommandation pour M"^s de L*** ? lui demanda-t-elle ; je ne suis pas pressée, et je puis vous conduire à sa porte. »

Il était de bonne heure encore, et Prascovie y consentit.

Elles passèrent le pont : le fleuve, qui n'était quinze jours auparavant qu'une plaine de glaçons mouvants, dégagé maintenant de toutes ses neiges et couvert de vaisseaux et d'embarcations de toute espèce, la surprit agréablement. Tout était en mouvement autour d'elle ; le temps était superbe ; elle sentait redoubler son courage, augurant bien de la visite qu'elle allait faire,

« Il me semble, dit-elle en embrassant sa conductrice, que Dieu est avec moi et qu'il ne m'abandonnera pas, »

Elle trouva M"''e de L*** déjà prévenue de son arrivée par une lettre d'Ekaterinembourg, et reçut d'obligeants reproches lorsqu'on apprit qu'elle était depuis si longtemps à Pétersbourg,

La réception affectueuse et cordiale qu'elle éprouvait, lui rappela vivement la maison et la société de Mme Milin,

Lorsque la connaissance fut faite et la familiarité bien établie, Prascovie développa le plan qu'elle avait formé pour obtenir la délivrance de son père, et conta les démarches infructueuses qu'elle avait déjà faites au sénat.

M. de L*** examina sa supplique, et trouva qu'elle n'était pas dressée dans les formes,

« Personne mieux que moi, lui dit-il, n'aurait pu vous aider dans cette affaire : un de mes proches pa-

rents occupe un emploi d'assez grande importance au sénat ; mais je vous avouerai, comme je le ferais à une ancienne amie, que nous sommes brouillés depuis quelque temps. Cependant l'occasion est trop belle, et la brouillerie de trop peu d'importance, pour que j'hésite à faire les premiers pas ; nous voilà d'ailleurs au temps de Pâques, et je serai charmé que vous soyez la cause de notre réconciliation. »

On garda la jeune fille à dîner ; plusieurs convives arrivèrent peu à peu, et lui témoignèrent le plus vîi intérêt.

Au moment où l'on allait se mettre à table, le parent dont on a parlé se présenta tout à coup dans la salle à manger, en disant : « CJu^istos voscres », suivant l'usage au temps de Pâques \

Il n'y eut point d'autre explication que les embrassements les plus sincères.

M. de L***, profitant de la bonne disposition de son parent, lui présenta la jeune Sibérienne.

On s'entretint de son affaire pendant le dîner, et tout le monde convint qu'en lui conseillant de s'adresser au sénat, on lui avait indiqué une mauvaise voie.

La révision du procès de son père, en suivant toutes les formes de la justice, aurait pu durer bien longtemps : on pensait qu'il serait beaucoup plus avantageux de s'adresser directement à la bonté de l'empereur, et l'on promit d'en chercher les moyens avec le temps.

Enfin, tous les convives l'avertirent de ne plus

I. Il est d'usage en Russie d'embrasser ses amis et ses connaissances la première fois qu'on les rencontre dans la semaine de Pâques : le plus empressé dit en embrassant : Chrislos voscres {Lç. Christ est ressuscité) : l'autre répond : Voïslino voscres (En vérité il est ressuscité;.

s'exposer aux aventures du sénat, dont le récit avait fort amusé la société.

Vers le soir, M"^^ de L*** la fit reconduire chez le marchand par son domestique.

En revenant chez son hôte, Prascovie admirait comment la Providence l'avait conduite chez M. de L*** au moment de la réconciliation des deux parents, et comme pour les lui rendre favorables ; et lorsqu'elle passa devant le sénat, elle se rappela la prière qu'elle avait faite à Dieu de ne plus y retourner qu'une fois. — Sa bonté, pensait-elle, a fait plus que je ne lui avais demandé : car je ne serai plus obligée d'y retourner ; et cet homme de fer aussi m'a rendu service, par la grâce de Dieu, dit-elle en regardant la statue de Pierre-le Grand ; sans lui je n'aurais peut-être pas vu que le pont était rétabli ; je n'aurais pas fait la connaissance de ces bons amis qui m'ont promis leur secours, et par la protection desquels j'espère obtenir la liberté de mon père.

Telles étaient les réflexions de Prascovie, dont la foi la plus vive dirigeait et soutenait toutes les démarches.

Cependant, malgré tout l'intérêt que prenaient à elle ses amis de Wassili-Ostrow, son bonheur devait avoir une autre source.

L'hôte de Prascovie, revenu depuis quelques jours de Riga, avait été surpris de la trouver encore chez lui, et s'était mis aux enquêtes pour trouver la maison de la princesse T***, pour laquelle la jeune fille avait une lettre de recommandation ; cette dame, prévenue aussi de l'arrivée prochaine de la jeune voyageuse, l'attendait chez elle. Le marchand la vit et reçut l'ordre d'amener Prascovie.

Celle-ci quitta la maison qu'elle avait habitée pendant deux mois, et surtout sa bonne hôtesse, avec beaucoup de regrets ; mais la protection d'une grande dame favorisait tellement ses espérances, que ce puissant intérêt l'emporta bientôt sur sa tristesse.

Lorsqu'elle arriva chez la princesse avec son conducteur, le portier lui ouvrit la porte.

Prascovie, le voyant tout galonné, crut que c'était encore un sénateur qui sortait de la maison, et lui fit la révérence :

« C'est le portier de la princesse, » lui dit à voix basse le marchand.

Arrivé au haut de l'escalier, le portier donna deux coups de sonnette dont elle ne comprit pas bien la raison ; mais comme elle avait vu quelquefois des sonnettes à la porte des boutiques, elle pensa que c'était une précaution contre les voleurs.

En entrant dans le salon, elle fut intimidée par l'air de cérémonie et par le silence qui y régnaient ; jamais elle n'avait vu d'appartement si orné, et surtout si bien éclairé. La société était nombreuse et disposée en groupes : les jeunes gens jouaient autour d'une table dans un coin de la chambre, et tous les regards étaient fixés sur elle. La vieille princesse était à une partie de boston avec trois autres personnes ; dès qu'elle aperçut' la jeune fille, elle lui ordonna de s'approcher.

« Bonjour, mon enfant, lui dit-elle. Avez-vous une lettre pour moi ? »

Malheureusement, Prascovie avait oublié de la préparer ; elle fut obligée de tirer un petit sac de son sein et d'en sortir péniblement la lettre. Les jeunes personnes présentes chuchotaient et riaient tout bas. La princesse prit la lettre et la lut avec attention.

Pendant ce temps, un des partners qui avait arrangé son jeu et que cette visite ennuyait fort, jouait impatiemment des doigts sur la table en regardant la nouvelle arrivée qui venait troubler son plaisir, et qui crut reconnaître en lui le gros monsieur qui avait refusé sa supplique au sénat. Lorsqu'il vit la princesse replier sa lettre, il dit d'une voix formidable : « Boston ! »

Prascovie, déjà déconcertée, voyant qu'il la regardait fixement, crut qu'il lui adressait la parole, et répondit : « Que vous plait-il, monsieur ? » Ce qui fit rire tout le monde.

La princesse lui dit qu'elle était charmée de connaître sa bonne conduite et son amour pour ses parents ; elle promit de lui être utile, et après avoir dit quelques mots en français à une dame de sa maison, elle la congédia d'un signe de tête.

Pendant les premiers jours qu'elle passa chez sa nouvelle protectrice, Prascovie se trouva fort isolée et fort embarrassée ; elle aurait préféré être revenue chez ses amis de Wassili-Ostrow, ou même chez le marchand.

Cependant, après quelques jours, elle fut plus à son aise dans la maison, et fit connaissance avec les personnes qui l'habitaient. Les domestiques étaient aussi obligeants que leur maîtresse était bonne et généreuse. Elle mangeait à la table de la princesse, que son grand âge et ses infirmités empêchaient souvent de paraître, et n'avait jamais l'occasion de lui parler en particulier. Bientôt les personnes de la société s'accoutumèrent à sa présence et ne s'occupèrent plus d'elle.

La jeune étrangère avait souvent fait parler à la princesse du but de son voyage et de ses espérances ; mais soit que cette dame en regardât le succès comme

Œuvres de Xavier de Maistre. i8

impossible, soit que les personnes qui s'étaient chargées de lui parler l'eussent négligé, ses prières n'eurent aucun résultat, et toutes ses espérances étaient uniquement fondées sur la protection de ses amis de Wassili-Ostrow, qu'elle voyait assez souvent.

Pendant qu'elle était encore chez son premier hôte, un officier de la chancellerie, M. V'**, secrétaire des commandements de S. M. I. l'impératrice-mère, lui avait conseillé de présenter une requête pour obtenir des secours, et s'était chargé lui-même de la faire parvenir.

M. V***, croyant secourir un pauvre ordinaire, lui avait destiné cinquante roubles et lui fit dire de passer chez lui. Elle s'y présenta le matin lorsqu'il était en ville, et fut reçue par M^^e y**-==, qui l'accueillit amicalement et qui entendit le récit de ses aventures avec autant de surprise que de plaisir. La jeune fille était enfin sur la route qui devait la conduire bientôt à l'accomplissement de tous ses vœux. M"^^ y*** la pria d'attendre le retour de son mari ; et, dans la longue conférence qu'elles eurent ensemble, cette dame sentit redoubler l'intérêt qu'elle avait conçu au premier abord pour Prascovie.

Lorsque les personnes d'un vrai mérite, lorsque les âmes bonnes se rencontrent pour la première fois, elles ne font point connaissance : on peut dire qu'elles se reconnaissent comme de vieux amis, qui n'étaient séparés que par l'éloignement ou l'inégalité des conditions.

Dans la première heure que Prascovie passa chez cette dame, elle reconnut avec transport cet accueil simple et cordial qui ne l'avait jamais trompée dans ses espérances, et pressentit son bonheur ; elle trouvait

dans son cœur plus de confiance qu'elle n'en avait jamais éprouvé.

Ses prières, écoutées par la bienveillance et soutenues par l'espoir, eurent toute la chaleur qui devait en assurer le succès.

A son retour, M. V*** partagea les sentiments de son épouse, et ne voulut point offrir à la jeune fille le secours qu'il lui avait destiné sans la connaître. Comme il devait retourner à la cour incessamment, il promit de la recommander à Sa Majesté, si le temps et les affaires le permettaient, et la pria de dîner chez lui pour recevoir sa réponse.

L'impératrice ordonna que Prascovie lui fût présentée le même soir à six heures.

La voyageuse ne s'attendait point à tant de bonheur. Lorsqu'elle en reçut l'assurance, elle pâlit et fut prête à se trouver mal. Au lieu de remercier M. V- • -^ elle leva vers le ciel ses yeux pleins de larmes. « O mon Dieu ! s'écria-t-elle, je n'ai donc pas mis en vain mon espoir en vous ! »

Pleine du trouble qui l'agitait, et ne sachant comment témoigner sa reconnaissance à son nouveau protecteur, elle baisait les mains de M™e V***.« Vous seule, lui disait-elle, êtes digne de faire agréer mes remerciements à l'homme bienfaisant dont j'attends la délivrance de mon père ! >>

Vers le soir, sans rien changer à son costume simple, on donna quelques soins à sa toilette, et AL V*'''* la conduisit à la cour.

En approchant du palais impérial, elle pensait à son père qui lui en avait représenté l'entrée comme si difficile. « S'il me voyait maintenant ! disait-elle à son conducteur ; s'il savait devant qui je vais paraître !

quelle joie n'éprouverait-il pas ! Mon Dieu ! Mon Dieu! achevez votre ouvrage ! »

Sans faire la moindre demande sur la manière dont elle devait se présenter, ni sur ce qu'elle devait dire, elle entra sans trouble dans le cabinet de l'impératrice.

Sa Majesté la reçut avec sa bonté connue, et l'interrogea sur les circonstances de son histoire, qu'elle désirait connaître, d'après le précis que lui en avait fait M. V=^=**.

Prascovie répondit avec une assurance modeste, comme aurait pu le faire une personne possédant l'usage du monde. Elle parla du but de son voyage ; persuadée de l'innocence de son père, elle ne demanda point sa grâce, mais la révision de son procès.

Sa Majesté loua son courage, sa piété filiale ; elle promit de la recommander à l'empereur, et lui fit aussitôt remettre trois cents roubles pour ses premiers besoins, en attendant de nouveaux bienfaits.

Prascovie sortit du palais tellement pénétrée de son bonheur et de la bonté de l'impératrice, que, lorsque à son retour, M"^^ y*** lui demanda si elle était contente de sa présentation, elle ne put répondre que par un torrent de larmes.

Pendant son absence, une dame de la maison de la princesse T***, ne la voyant pas revenir depuis le matin, interrogea le domestique qui l'avait accompagnée, et apprit de lui qu'il l'avait vue monter en voiture avec M. V*** pour se rendre à la cour : on était donc informé de sa présentation.

Lorsqu'elle rentra, vers les neuf heures du soir, elle fut aussitôt, et pour la première fois, appelée au salon : le succès qu'elle venait d'obtenir avait opéré une petite

révolution dans l'esprit de tout le monde. Son bonheur fit le plus grand plaisir à ses amis, et parut en faire davantage encore aux personnes qui ne lui avaient témoigné jusqu'alors que de l'indifférence. On observa qu'elle avait une jolie tournure et de beaux yeux. Lorsqu'elle raconta les promesses de Sa Majesté, et les espérances qu'elle en avait conçues pour la délivrance de son père, on trouva cela tout naturel et fort aisé. Plusieurs des membres de la société s'offrirent généreusement de parler au ministre en sa faveur et de la protéger ; enfin le contentement parut général, et le joueur de boston, après que les remises furent achevées, donna lui-même des marques sensibles d'intérêt.

Elle se retira bientôt dans sa chambre pour se mettre en prières et pour remercier Dieu des faveurs inattendues qu'elle venait d'en recevoir. Son bonheur lui ôta pendant plusieurs heures le sommeil qui l'avait fuie si souvent pour des causes bien différentes.

Lorsqu'elle se réveilla le lendemain, et que le souvenir de tout ce qui s'était passé la veille rentra dans sa mémoire, elle fit un cri de joie : « N'est-ce pas un songe trompeur qui m'abuse .-^ est-il bien vrai que j'aie vu l'impératrice ? qu'elle m'ait parlé avec tant de bonté ? »

Les transports de sa joie augmentaient à mesure que ses idées plus claires se débarrassaient des vapeurs du sommeil.

Elle s'habilla promptement : et, afin de s'assurer encore de la réalité des événements de la veille, elle courut aussitôt ouvrir un tiroir dans lequel se trouvait l'argent qu'elle avait reçu par ordre de Sa Majesté.

Quelques jours après, l'impératrice- mère lui fit assi-

gner une pension, et voulut bien elle-même la présenter à l'empereur et à l'impératrice régnante, qui l'accueillirent aussi favorablement.

Elle reçut de leur générosité un présent de cinq mille roubles, et des ordres furent donnés pour la révision du procès de son père.

Le vif intérêt qu'elle inspira bientôt à M. de K***, ministre de l'intérieur, ainsi qu'à toute sa famille, aplanit toutes les difficultés.

Cet homme respectable possédait deux avantages qui se trouvent rarement réunis dans les personnes en place : le pouvoir et le désir d'obliger ; et plus d'une fois les services qu'il aimait à rendre prévinrent les démarches des malheureux.

M. de K*=-=* mit toute l'obligeance qui lui était naturelle à terminer la révision du procès dont il était chargé; et, depuis ce moment, l'intéressante solliciteuse n'eut plus aucune inquiétude sur son sort à venir.

Connue à la cour et favorisée du ministre, Prascovie voyait avec plus de surprise encore que de joie, l'empressement subit que le public lui témoignait. Les ministres étrangers et les personnes les plus considérables de la ville voulurent la voir et lui donnèrent des marques de bienveillance. La princesse V*** y[me W*** lui assurèrent l'une et l'autre une pension de cent roubles. Cette faveur générale n'influa point sur sa manière d'être, et ne lui donna jamais le moindre mouvement de vanité. Elle avait dans le monde cette assurance que donne la simplicité, j'oserai dire cette hardiesse de l'innocence, qui ne croit pas à la méchanceté des autres.

L'étude approfondie du monde ramène toujours ceux qui l'ont faite avec fruit à paraître simples et sans

prétentions : en sorte que l'on travaille quelquefois longtemps pour arriver au point par où l'on devrait commencer. Prascovie, simple en effet et sans prétentions, n'avait besoin d'aucun effort pour le paraître, et ne se trouvait jamais déplacée dans la bonne société. Un jugement sain, un esprit juste et naturel, suppléaient à son ignorance profonde de toute chose, et souvent ses réponses inattendues et fermes déconcertèrent les indiscrets.

Un jour, quelqu'un l'interrompit au milieu de son récit, en présence d'une nombreuse assemblée, et lui demanda pour quel crime son père avait été condamné à l'exil. A cette question peu délicate, un profond silence annonça la désapprobation de la société. La jeune tille, jetant sur l'indiscret un regard plein d'une juste et froide indignation : « Monsieur, lui répondit-elle, un père n'est jamais coupable pour sa fille, et le mien est innocent. »

Lorsqu'elle racontait les détails de son histoire, et développait sans y penser les qualités de son noble caractère, elle n'était jamais charmée par l'enthousiasme qu'elle inspirait à ses auditeurs. Elle ne parlait que pour satisfaire aux demandes qu'on lui faisait. Ses réponses étaient toujours dictées par un sentiment d'obéissance, jamais par le désir de briller ou même d'intéresser personne. Les éloges qu'on lui prodiguait excitaient son étonnement, et lorsqu'ils étaient outrés ou même de mauvais goût, son mécontentement devenait visible.

Le temps qu'elle passa dans la capitale, en attendant le décret de rappel de son père, lui donna des jouissances innombrables. Tout était nouveau pour elle, tout l'intéressait. Les personnes qu'elle voyait fré-

28o ŒUVRES DE XAVIER DE MAISTRE.

quemment, admiraient les jugements pleins de sens qu'elle portait sur les divers objets de ses observations.

Deux dames de la cour, qu'elle avait prises dans une affection particulière, les comtesses W***, lui proposèrent un jour de voir l'intérieur du palais impérial, et s'amusèrent beaucoup de la surprise que lui causaient à chaque pas tant de richesses réunies et de si vastes appartements.

Lorsqu'elle entra dans la magnifique salle de Saint- Georges, elle 'fit le signe de la croix, croyant entrer dans une église.

Elle revit, sans les reconnaître, quelques salons qu'elle avait déjà parcourus lors de sa présentation, tant elle était alors préoccupée de sa situation et du sujet important qui l'y amenait.

Comme elle passait dans une grande pièce, l'esprit frappé par tant de merveilles, une des dames lui fit remarquer le trône. Elle s'arrêta tout à coup, saisie de respect et de crainte : « Ah ! c'est donc là, dit-elle, le trône de l'empereur ! Voilà donc ce que je craignais si fort en Sibérie ! »

L'effroi que lui causait jadis cette idée, le souvenir des bienfaits de l'empereur, la pensée de la délivrance prochaine de son père, remplirent son cœur reconnaissant d'un trouble inexprimable. Elle joignait les mains en pâlissant. « Voilà donc, répétait-elle d'une voix altérée, et prête à se trouver mal, le trône de l'empereur! » Elle demanda la permission de s'en approcher, et s'avança toute tremblante, soutenue par ses deux conductrices, vivement touchées elles-mêmes de cette scène inattendue. Prascovie, à genoux au pied du trône, en baisait les marches avec transports et les mouillait de ses larmes.

« O mon père, s'écriait-elle, voyez-vous où la puissance de Dieu m'a conduite ! O mon Dieu ! bénissez ce trône, bénissez celui qui l'occupe, et faites que ses jours soient remplis de tout le bonheur dont il m'a comblée ! »

On eut quelque peine à l'entraîner dans un autre appartement ; mais elle demanda bientôt à se retirer, fatiguée des vives émotions qu'elle venait d'éprouver, et l'on remit à un autre jour la visite du reste du palais.

Quelque temps après, les deux dames la conduisisirent à l'Ermitage,

Ce superbe palais, dont les richesses et l'élégance donnent l'idée d'une féerie, lui causa plus de plaisir que tout ce qu'elle avait admiré jusqu'alors.

Elle voyait pour la première fois des tableaux, et parut prendre un grand plaisir à les examiner. Elle reconnut d'elle-même plusieurs sujets tirés de l'Écriture sainte ; mais en passant devant un grand tableau de Luca Giordano, qui représente Silène ivre, soutenu par des bacchantes et des satyres : « Voilà, dit-elle, un vilain tableau ! Que représente-t-il ? » On lui répondit que le sujet était tiré de la Fable. Elle demanda de quelle fable. Comme elle n'avait aucune idée de la mythologie, il eût été difficile de lui donner une explication satisfaisante. « Tout cela n'est donc pas vrai .'* disait-elle. Voilà des hommes avec des pieds de chèvre. Quelle folie de peindre des choses qui n'ont jamais existé, comme s'il en manquait de véritables!»

Elle apprenait ainsi, à l'âge de vingt et un ans, ce qu'on apprend ordinairement dans l'enfance.

Cependant, sa curiosité ne la rendait jamais indiscrète : elle faisait rarement des questions, et tâchait

de comprendre ou de deviner elle-même ce que ses observations lui présentaient de singulier ou de nouveau.

Rien ne l'intéressait autant que de se trouver dans une société de personnes instruites qui ne faisaient pas attention à elle, et d'entendre leurs discours : elle regardait alors tour à tour chaque interlocuteur à mesure qu'il parlait, et l'écoutait avec une attention particulière, n'oubliant rien de ce qu'elle avait entendu ou pu comprendre.

Lorsqu'elle était avec ses connaissances intimes, elle ramenait involontairement la conversation sur l'accueil bienveillant que lui avaient fait les deux impératrices. Elle rappelait avec sensibilité chacune de leurs paroles, et ne pouvait en parler sans que des larmes de reconnaissance vinssent humecter ses paupières ; elle était heureuse alors d'entendre chacun enchérir sur les sentiments d'admiration qu'elle témoignait, et s'étonnait de ce qu'on n'en parlait pas assez souvent à son gré.

L'ukase du rappel de son père tarda cependant plus qu'elle ne s'y était attendue.

Tandis que ses amis aplanissaient les difficultés de cette affaire, Prascovie n'oubliait point les deux prisonniers qui, lors de son départ d'Ischim, lui avaient offert de partager leur petit trésor avec elle.

Souvent elle avait parlé d'eux aux personnes qui pouvaient influer sur leur sort ; mais ses protecteurs lui avaient unanimement conseillé de ne pas ajouter cette démarche à celle qu'on faisait en faveur de son père, et la crainte seule de nuire à la cause de ses parents, avait pu l'empêcher de suivre ses bonnes intentions. Heureusement pour ces malheureux, la bonté de

l'empereur lui donna l'occasion de leur être utile.

Lorsque l'ukase définitif de la délivrance de son père fut expédié en Sibérie, en lui faisant annoncer cette bonne nouvelle, Sa Majesté chargea le ministre de lui demander si elle n'avait rien à désirer personnellement pour elle-même.

Elle répondit aussitôt que si l'empereur voulait encore lui accorder une grâce après l'avoir comblée de bonheur par la délivrance de son père, elle le suppliait d'accorder la même faveur aux deux infortunés compagnons de ses parents.

M. de K"- ** rendit compte à l'empereur de la noble reconnaissance qui portait la jeune fille à sacrifier les faveurs de Sa Majesté pour rendre service à deux hommes qui lui avaient offert quelques kopecks à son départ de la Sibérie. Son désir fut exaucé, et l'ordre de leur rappel partit quelques jours après celui qui concernait son père.

Ainsi le mouvement de générosité qui avait porté ces deux hommes à secourir de leurs faibles moyens la voyageuse à son départ leur valut la liberté.

Prascovie, ayant obtenu tout ce qu'elle désirait, son- ] ] gea bientôt à remplir ses vœux, et repartit en pèlerinage pour Kiew.

Ce fut en remplissant ce pieux devoir et en méditant sur tout ce que la Providence avait fait en sa faveur, qu'elle prit la détermination irrévocable de consacrer ses jours à Dieu.

Tandis qu'elle se préparait à ce sacrifice et qu'elle prenait le voile à Kiew, son père recevait, en Sibérie, la nouvelle inattendue de sa liberté ; sa fille était partie depuis plus de vingt mois, et, par une fatalité inexplicable,ses parents n'avaient jamais reçu de ses nouvelles.

Pendant cet intervalle, l'empereur Alexandre était monté sur le trône : à son heureux avènement un grand nombre de prisonniers avaient été rappelés; mais ceux d'Ischim n'étaient pas du nombre.

Le sort de Lopouloff et de sa femme n'en était devenu que plus cruel. Privés désormais de tout espoir, ainsi que de la présence de l'enfant chérie qui les avait aidés à supporter la vie, ils étaient prêts à succomber sous le poids de leurs maux, lorsqu'un courrier du gouverneur de Tobolsk vint les tirer de cet abîme. Ils reçurent avec l'ukase de leur délivrance, un passeport pour rentrer en Russie et une somme d'argent pour leur voyage.

Cet événement et les circonstances qui l'avaient amené firent beaucoup de bruit en Sibérie.

Les habitants d'Ischim qui connaissaient Lopouloff, ainsi que les prisonniers qui se trouvaient dans le village, vinrent chez lui dès qu'ils en eurent connaissance.

Ceux de ses anciens compagnons d'infortune qui tournaient en ridicule l'entreprise de Prascovie, ceux surtout qui lui avaient refusé les secours dont ils pouvaient disposer pour son voyage, auraient bien voulu maintenant y avoir contribué.

Lopouloff reçut les félicitations de tout le monde avec reconnaissance ; et son bonheur aurait été complet, sans le regret qu'il éprouvait de laisser en captivité ses deux amis, dont il ignorait encore la bonne fortune.

Ces deux hommes, déjà vieux, étaient en Sibérie depuis la révolte de Pougatcheff, dans laquelle ils avaient été malheureusement impliqués dans leur jeunesse.

LopoulofT s'était plus étroitement lié avec eux depuis le départ de sa fille ; eux seuls, parmi toutes ses connaissances, avaient pris un intérêt sincère au sort de la voyageuse. Pendant longtemps leurs entretiens ne roulaient que sur elle, et sur les chances heureuses ou malheureuses qu'ils prévoyaient tour à tour, suivant que la crainte ou l'espérance les agitait.

Lopouloff offrit de leur laisser une partie des secours qu'il avait reçus ; mais ils n'acceptèrent pas son offre. « Nous n'en avons pas besoin, dit l'un d'eux, et j'ai encore la pièce d'argent que votre fille a refusée à son départ. »

Il n'entrait dans ce refus aucune jalousie ; mais un profond découragement accablait ces deux infortunés, depuis la nouvelle qui les séparait de leur unique ami.

Ils se rappelèrent la promesse que leur fit, en partant, Prascovie, de s'intéressera eux : persuadés, ainsi que tous les habitants d'Ischim, d'après mille bruits qui couraient dans le public, de la faveur sans bornes qu'elle avait obtenue, ils se crurent oubliés ; et n'osant se plaindre à son père, ils renfermaient en leur cœur le sombre chagrin qui les dévorait.

La veille du jour où Lopouloff devait les quitter, ils voulurent prendre congé de lui pour n'avoir pas la douleur d'assister à son départ : ils sortirent de chez lui à neuf heures du soir, et se retirèrent, le cœur navré de toutes les douleurs que les hommes peuvent supporter sans mourir.

Après leur départ, Lopouloff et sa femme pleurèrent longtemps sur le sort de leurs deux amis.

« Sans doute, disaient-ils, notre fille ne les a pas oubliés ; peut-être encore, avec le temps, obtiendra-

t-elle leur grâce : nous l'engagerons à faire de nouvelles démarches en leur faveur, »

Avec ces idées consolantes, ils se couchèrent pour être prêts à partir le lendemain de bonne heure. Ils étaient à peine endormis, qu'ils entendent frapper fortement à la porte ; le même feldûgre ' qui leur avait apporté la bonne nouvelle, n'ayant pas trouvé le capitaine ispravnik ^ auquel était adressée la dépêche, et connaissant leur logement, revenait avec la grâce des deux amis. Lopoulofîf se leva précipitamment pour le conduire chez eux.

Les deux malheureux s'étaient retirés dans le plus affreux désespoir. En rentrant dans leur chaumière déserte, ils s'assirent sur un banc dans l'obscurité, et gardèrent un profond silence. Que pouvaient-ils se dire ? Ils avaient perdu toute espérance, et l'exil éternel pesait maintenant sur eux avec une nouvelle force.

Depuis deux heures, ils souffraient à la fois leurs maux présents et ceux que leur présageait un sombre avenir, lorsque la lueur d'une lanterne vint éclairer tout à coup la petite fenêtre de leur réduit : ils écoutent : plusieurs personnes marchent et parlent auprès de la chaumière. On frappe ; une voix amie et bien connue se fait entendre : « Amis ! ouvrez ! Grâce .'' grâce aussi pour vous ! Ouvrez ! »

Aucune langue ne peut décrire une semblable situation. Pendant quelques minutes, on n'entendit que des phrases entrecoupées : « Grâce ! l'empereur ! Que Dieu

1. Mot tiré de l'allemand, qui signifie chasseur à.^ campagne. Lesyè/dièdres sont un corps avec des grades et en habit militaire : ils remplissent en Russie les fonctions de courrier d'État et de cabinet.

2. Les capitaines ispravitiks ont à peu près les mêmes fonctions que celles de nos sous-préfets.

le bénisse ! Que Dieu soit loué ! Qu'il comble de ses faveurs la bonne Prascovie, qui ne nous a pas oubliés ! »

Jamais habitation humaine n'avait renfermé des êtres plus heureux ; jamais il n'exista de passage plus rapide du comble de l'infortune au bonheur le plus inespéré.

Le capitaine ispravnik ayant appris, en rentrant chez lui, (\n un feldiès^re le cherchait, courut lui-même chez les deux amis, et décacheta la dépêche, qui contenait deux passeports pour eux et une lettre de Prascovie à son père.

Elle écrivait qu'après avoir obtenu cette nouvelle grâce, elle n'aurait osé solliciter encore des secours pour le voyage de ses anciens compagnons ; mais que Dieu y avait pourvu en récompense de l'offre généreuse qu'ils lui avaient faite lors de son départ de Sibérie : elle avait joint à sa lettre la somme de deux cents roubles en assignations.

Cependant elle attendait à Kiew, avec la plus vive impatience, la nouvelle du retour de son père ; il lui semblait, en faisant le calcul du temps, qu'il aurait pu lui écrire.

En prenant le voile à Kiew, elle n'avait point l'intention de s'y fixer, voulant s'établir pour toujours dans le couvent de Nijni \ comme elle l'avait promis à l'abbesse: elle écrivit à cette dernière lorsque ses dévotions furent achevées, et partit bientôt après pour se rendre auprès d'elle.

Cette bonne supérieure l'attendait avec impatience, et ne lui avait point appris l'arrivée de son père pour

I. Les religieuses en Russie ne font point le vœu de clôture.

lui réserver une surprise agréable. Lopouloff et sa femme étaient à Nijni depuis quelque temps.

Prascovie, en arrivant, se prosterna aux pieds de l'abbesse, qui s'était rendue à la porte du monastère avec toutes ses religieuses pour la recevoir. « N'a-t-on point de nouvelles de mon père ? » demanda-t-elle aussitôt.

« Venez, mon enfant, lui dit la supérieure ; nous en avons de bonnes ; je vous les donnerai chez moi. »

Elle la conduisit le long des cloîtres et du couvent sans rien ajouter.

Les religieuses gardaient le silence, et leur air mystérieux l'aurait inquiétée, sans le sourire de bienveillance qu'elle voyait sur tous les visages.

En entrant chez l'abbesse, elle trouva son père et sa mère, auxquels on avait également caché son arrivée.

Dans le premier moment de surprise qu'ils éprouvèrent en voyant leur fille chérie en habit religieux, et pressés à la fois par un sentiment de reconnaissance et de douleur, ils tombèrent à genoux devant elle ; à cette vue, Prascovie fit un cri douloureux, et se mettant elle-même à genoux : « Que faites-vous, mon père ? s'écria-t-elle ; c'est Dieu, Dieu seul qui a tout fait ! Remercions sa providence pour le miracle qu'elle a opéré en notre faveur. »

L'abbesse et ses religieuses, touchées de ce spectacle, se prosternèrent elles-mêmes, et réunirent leurs actions de grâces à celles de l'heureuse famille.

Les plus tendres embrassements succédèrent à ce mouvement de piété ; mais d'abondantes larmes roulaient dans les yeux de la mère lorsqu'elle les fixait sur le voile de sa fille.

Le bonheur dont jouissait la famille Lopouloff

depuis sa réunion ne pouvait être de longue durée. L'état religieux qu'avait embrassé Prascovie condamnait les vieux parents à vivre séparés de leur fille, et cette nouvelle séparation leur paraissait plus cruelle encore que la première, parce qu'elle était alors sans espérance. Leurs moyens ne leur permettaient pas de s'établir à Nijni ; sa mère avait des parents à Wladimir, qui les invitaient à se rendre auprès d'eux : la nécessité les contraignit à prendre ce dernier parti.

Après avoir passé huit jours dans une alternative continuelle de joie et de tristesse, troublés dans leur félicité par la pensée de leur éloignement prochain, ils songèrent à partir pour leur nouvelle destination ; la bonne mère surtout était inconsolable. «A quoi nous a servi, disait-elle, cette liberté tant désirée ? Tous les travaux, tous les succès de notre fille chérie n'étaient donc destinés qu'à l'arracher pour toujours de nos bras ? Que ne sommes-nous encore en Sibérie avec elle ! » Telles étaient les plaintes de la malheureuse mère.

C'est une grande douleur à toutes les époques de la vie de se séparer pour toujours de ses proches et de ses amis ; mais combien cette destinée est plus afi"reuse encore lorsque l'âge pèse déjà sur nous, et que nous n'attendons plus rien de l'avenir !

En prenant congé de ses parents dans l'appartement de la supérieure, Prascovie leur promit d'aller leur faire visite à Wladimir, dans le courant de l'année ; ensuite la famille, accompagnée de l'abbesse et de quelques religieuses, se rendit à l'église.

La jeune novice, quoique aussi sensible que sa mère à cette douloureuse séparation, se montrait plus forte et plus résignée, et cherchait à l'encourager. Cepen-

Œuvres de Xavier de Maistre. ,

dant, pour prévenir les transports de sa douleur dans les derniers moments, après avoir prié quelques instants avec elle au pied des autels, elle s'éloigna doucement, entra dans le chœur où se trouvaient les autres religieuses, et parut au travers de la grille.

« Adieu, mes bons parents, leur dit-elle ; votre fille appartient à Dieu, mais elle ne vous oubliera pas. Père chéri, mère tendre, faites, faites le sacrifice que Dieu vous commande, et qu'il vous bénisse mille fois ! »

Prascovie, trop émue, s'appuya contre la grille ; des larmes longtemps retenues couvrirent son visage. La malheureuse mère, hors d'elle-même, s'élança vers sa fille en sanglotant : l'abbesse fit un signe de la main ; au même instant un rideau fut tiré.

Les religieuses entonnèrent le psaume : Heuretix les hommes ivrép7''ochables dans leur foi qin marchent dans la loi du Seigneur !

On entraîna Lopouloff et sa femme à la porte de résrlise, où leur voiture les attendait : ils avaient vu leur fille pour la dernière fois.

La nouvelle religieuse s'assujettit sans peine à la règle austère du couvent : elle mettait à l'exécution de ses devoirs la plus grande exactitude, et gagna de plus en plus l'estime et l'affection de toute la communauté ; mais sa santé, qui s'affaiblissait visiblement, ne pouvait supporter la vie pénible que son nouvel état exigeait d'elle : sa poitrine était attaquée.

Le couvent de Nijni, construit sur une montagne battue par les vents, était dans une situation défavorable pour ce genre de maladie. Après qu'elle eut passé un an dans cette maison, les médecins lui conseillèrent de changer de séjour.

L'abbesse, que des affaires appelaient à Pétersbourg,

résolut d'emmener avec elle Prascovie. Outre l'espoir de favoriser par ce voyage le rétablissement de sa santé, la bonne dame pensait avec raison que la réputation de sa novice, et l'affection que tout le monde lui portait dans la capitale, seraient utiles aux intérêts du couvent.

Prascovie devint une solliciteuse aussi active que désintéressée. Mais, se conformant aux convenances qu'exigeait d'elle son nouvel état, elle ne se répandit point dans la société comme la première fois, et vit seulement les personnes que la reconnaissance et l'amitié lui faisaient un devoir de cultiver.

A cette époque, ses traits étaient déjà fort altérés par l'étisie prononcée qui la minait sourdement ; mais, dans cet état de dépérissement, il eût été difficile de trouver une physionomie plus agréable et surtout plus intéressante que la sienne. Elle était d'une taille moyenne, mais bien prise : son visage, entouré d'un voile noir qui couvrait tous ses cheveux, était d'un bel ovale. Elle avait les yeux très noirs, le front découvert, une certaine tranquillité mélancolique dans le regard et jusque dans le sourire.

Elle connaissait la nature et tous les dangers de sa maladie : toutes ses pensées étaient tournées vers un autre monde qu'elle attendait sans crainte et sans impatience comme une vaillante ouvrière qui a fini sa journée et qui se repose en attendant la récompense qui lui est due.

Quand les affaires de l'abbesse furent terminées, les deux religieuses se disposèrent à retourner à Nijni.

La veille de son départ, Prascovie sortit pour prendre congé de quelques amis qui lui avaient envoyé leur voiture : en entrant dans leur maison, elle trouva sur

l'escalier une jeune fille assise sur les dernières marches, et dans le costume de la plus grande misère. La mendiante, la voyant suivie d'un laquais à livrée, se leva péniblement pour lui demander raumône,et lui présenta un papier qu'elle tira de son sein.

« Mon père est paralytique, lui dit-elle, et n'a d'autres secours que l'aumône que je reçois ; je suis moi-même malade, et bientôt je ne pourrai plus l'aider, »

Prascovie prit le papier d'une main empressée et tremblante : c'était une attestation de pauvreté et de bonne conduite donnée par le prêtre de la paroisse. Elle se souvint aussitôt du temps malheureux où, assise sur les marches de l'escalier du sénat, elle sollicitait vainement la pitié du public. La ressemblance qu'elle voyait entre le sort de cette pauvre fille et celui qu'elle avait elle-même éprouvé, l'émut profondément : elle lui donna le peu d'argent qu'elle avait, et lui promit d'autres secours. Les personnes dont elle allait prendre congé s'empressèrent, à sa recommandation, de faire du bien à cette infortunée, et devinrent, depuis cette époque, les protecteurs de son père.

Avant de partir de Pétersbourg, elle avait demandé la dispense de la loi qui défend aux novices de faire leurs vœux définitifs avant l'âge de quarante ans : elle ne négligea rien pour obtenir cette grâce, qui lui fut toujours refusée.

En retournant à Nijni, l'abbesse s'arrêta quelques jours à Novogorod, dans un couvent de religieuses, dont la règle moins austère et la situation auraient été convenables à la santé de la pauvre novice.

Celle-ci s'était particulièrement liée, au couvent de Nijni, avec une jeune compagne qui avait une sœur

dans le couvent de Novogorod où elle se trouvait maintenant. Pendant le séjour que Prascovie fit auprès d'elle, cette dernière s'efforça de gagner son amitié ; elle lui apprit que sa sœur avait obtenu de changer de monastère et de venir à Novogorod, et lui conseilla de l'y accompagner. L'abbesse, qui voyait sa novice chérie dépérir sous ses yeux, y consentit elle-même, malgré la tendre affection qu'elle lui portait, et fit, en arrivant à Nijni, toutes les démarches nécessaires. Prascovie quitta bientôt son ancien monastère, emportant avec elle les regrets sincères de toute la communauté et des personnes de la ville qui l'avaient connue.

Elle employa les deux premiers mois de son séjour à Novogorod à faire construire une petite maison de bois, contenant deux cellules pour elle et son amie, parce qu'il ne s'en trouva point de vacante à leur arrivée, et fut très contente de son nouvel asile.

Ses compagnes, qui la connaissaient déjà personnellement, regardèrent son entrée dans leur couvent comme une faveur particulière du ciel, et s'empressèrent de remplir pour elle les devoirs trop pénibles qui ne s'accordaient pas à sa santé.

Ces soins et la tranquillité dont elle jouissait, prolongèrent ses jours jusqu'en 1809.

Déjà les médecins, depuis longtemps, désespéraient de sa vie ; mais, quoiqu'elle-même en eût fait le sincère sacrifice, elle ne croyait point encore sa fin prochaine.

C'est sans doute par un bienfait de la Providence que, dans cette cruelle maladie, pour laquelle il n'est plus de remède, la vie semble se ranimer et donner quelques moments d'espoir à l'être qu'elle va bientôt abandonner, pour lui cacher les approches de cette heure terrible que personne ne doit connaître.

Prascovie, la veille de sa mort, se promena quelque temps dans les cloîtres avec moins de fatigue qu'à l'ordinaire ; enveloppée chaudement dans une pelisse, elle s'assit à la porte du couvent. Le soleil d'hiver semblait la ranimer ; l'aspect de la neige brillante lui rappelait la Sibérie et les temps écoulés.

Un traîneau de voyageurs passa devant elle et s éloigna rapidement : l'espérance fit encore palpiter son cœur. « Le printemps prochain, dit-elle à son amie, si je me porte mieux, j'irai faire une visite à mes parents à Wladimir, et vous m'accompagnerez, n'est-ce pas ? » En disant ces mots, le plaisir brillait dans ses yeux, mais la mort était sur ses lèvres. Sa compagne tâchait de lui montrer un visage riant et de retenir ses larmes prêles à couler.

Le lendemain, 8 décembre, jour de la fête de sainte Barbe, elle eut encore la force d'aller à l'église pour communier ; mais le soir, à trois heures, elle se trouva plus mal et se plaça sur son lit sans se déshabiller, pour prendre du repos.

Plusieurs religieuses étaient dans sa cellule, et, ne la croyant pas en danger, parlaient haut et riaient entre elles dans le but de l'amuser ; cependant la présence de tant de monde la fatiguait.

Lorsqu'elle entendit le son de la cloche qui les appelait aux prières du soir, elle les engagea à aller à l'église, en se recommandant à leurs prières.

« Aujourd'hui, leur dit-elle, vous prierez encore Dieu pour ma santé, mais dans quelques semaines vous prierez pour le repos de mon âme. »

Son amJe resta seule dans sa cellule.

Prascovie la pria de lui dire les prières du soir, comme elle en avait l'habitude, et pour accomplir sa

tâche jusqu'à la fin. La religieuse, à genoux près de son lit, se mit à chanter doucement les prières ; mais, après les premiers versets, la malade lui fit signe de la main en souriant. Son amie s'approcha d'elle et pouvait à peine l'entendre. « Ma chère amie, lui dit-elle, ne chantez plus ; cela m'empêche de prier : récitez seulement.» La religieuse se remit à genoux : pendant qu'elle psalmodiait les prières, la mourante faisait de temps en temps des signes de croix.

La nuit devint sombre. Lorsque les religieuses revinrent avec de la lumière, Prascovie n'existait plus.

Sa main droite était restée sur sa poitrine, et l'on voyait, à la disposition de ses doigts, qu'elle était morte en faisant le signe de la croix.

E fut une belle époque pour l'esprit humain que celle où les papiers publics nous dirent : « L' homme peut enfin s'élever et se soutenir dans les airs. » Dans ce premier moment où 1 etonnement et l'admiration ne nous laissaient pas même assez de sang-froid pour entrevoir des objections, toutes les têtes fermentèrent, on ne vit que ballons, on ne parla que ballons. Depuis le physicien en titre jusqu'au dernier artisan, tout le monde voulut lancer le sien ; les enfants même apprirent à prononcer, aérostat, gaz, baudruche, etc. ; et tandis que la renommée publiait en Europe chaque nouvel essai aérostatique, une nation aimable, idolâtre de tout ce qui lui appartient, et qui ne s'informe pas, avant de décerner ses apothéoses, s'il y aura des incrédules chez les nations voisines, prodiguait aux inventeurs tout ce que la reconnaissance publique exaltée par l'admiration peut inventer de plus flatteur. Distinctions personnelles, éloges de toute espèce, bustes, médailles, inscriptions, etc. ; elle n'oubliait rien pour les rassasier de gloire et porter aux générations les plus éloignées l'histoire de cette découverte et le nom de ses auteurs. Il est vrai qu'après les premiers accès de cette fièvre

aérostatique, la voix aigre de la critique s'est fait entendre au milieu des clameurs de l'admiration : mais si l'enthousiasme de nos voisins a pu faire sourire de temps en temps le philosophe de sang-froid, que fautil penser de cette espèce de dédain avec lequel certaines gens ont accueilli cette découverte ? Ou nous nous trompons fort, ou il y a bien moins de philosophie dans la conduite des critiques que dans celle des enthousiastes.

Rendons justice aux premiers spectateurs de ces brillantes expériences : jamais peut-être l'enthousiasme ne fut plus pardonnable ; la machine aérostatique nous semble à tous égards digne des honneurs du fanatisme, et peut-être n'est-il pas au pouvoir de l'homme de l'envisager froidement. Il y a dans cette expérience, indépendamment de toute idée d'utilité, quelque chose d'imposant qui subjugue les sens et commande l'admiration. L'art de naviguer, ou même de s élever dans les airs, ne passait plus de nos jours que pour une chimère, destinée, comme le mouvement perpétuel, à l'amusement de quelques cerveaux creux : rien ne paraissant plus visiblement au-dessus des forces humaines, la tentative seule jetait sur les téméraires un vernis de ridicule, et l'opinion publique déterminée par le sort de tous les I car es passés, croyait leur faire honneur en les plaçant un peu au-dessus des insensés.

Et voilà que tout à coup, contre l'attente universelle, dans le fond d'une province, et sans respect pour les calculs de tant de grands hommes qui démontraient la folie de l'entreprise par a moins x, MM. de Montgol- FiER s'emparent de la découverte, et font pâlir l'envie avec leur toile et leur fumée.

Qu'on se transporte par la pensée au château de la

AUiette, dans ce moment où deux hommes intrépides (que l'injuste Renommée ne place peut-être pas assez au-dessus de leurs successeurs,) disaient pour la première fois « Coupez les cordes ! » et, les premiers de leur espèce, suspendus à une frêle machine, planaient sur les têtes de cent mille spectateurs palpitants, — on pardonnera tout aux premiers élans de l'admiration.

Grand philosophe ! dont l'œil tout à la fois perçant et sévère voit toutes les faiblesses humaines et n'en pardonne aucune, daignez froncer cet auguste sourcil à l'aspect seul d'un ballon : songez quelquefois combien vous seriez porté à pardonner l'enthousiasme public, si vous en étiez l'objet, et souvenez- vous que l'orgueil national est comme l'amour paternel : il faut savoir leur pardonner quelques enfantillages.

Mais à quoi servent les ballons? — Écoutez, illustres critiques ! c'est parce que nous ne le savons pas que nous faisons des ballons pour l'apprendre. Contemporains des premiers globes électriques, vous auriez sans doute conseillé de les briser, comme vous voudriez maintenant brûler nos ballons : car cette électricité qui nous a conduits aux paratonnerres et aux belles expériences de MM. Cavallo, Ledrtt,, Qiiinquet, Bertholon, etc., cette électricité qui va bientôt se lier à d'autres phénomènes pour révéler peut-être les plus grands secrets de la nature, ne fut longtemps qu'une merveille stérile. En général, toute découverte qui apprend à l'homme des faits dont il ne se doutait pas, ou qui l'investit de forces nouvelles, doit être accueillie avec transport parce qu'avec ces forces ou ces connaissances, il peut voyager à travers une région inconnue aux générations passées, et que c'est, pour lui le comble de l'imprudence et même du ridicule de dire hardi-

ment : <i Je ne vettx point visiter ce pays, je nai rien à y voir, » sans savoir ce qu'il peut y chercher, et bien moins ce qu'il peut y trouver sans le chercher. Ces réflexions nous ont déterminés à former une souscription destinée à procurer au public une expérience aérostatique. Le ballon que nous faisons construire et auquel nous avons cru, pour de bonnes raisons, devoir donner une forme parfaitement sphérique, portera trois personnes : son diamètre sera de 55 pieds : il contiendra par conséquent 87,143 pieds cubes d'air raréfié, et déplacera un poids de 7,625 livres d'air atmosphérique (en négligeant des fractions insensibles). Nous ne disons rien de la force avec laquelle le ballon s'élèvera, attendu que nos idées sur le poids total dont nous le chargerons ne sont pas encore bien arrêtées : mais cette force (abstraction faite du poids) étant de 3,812 livres, on sent assez que nous sommes à l'aise pour toutes nos dispositions.

La machine sera faite et chargée suivant les principes des inventeurs. L'hémisphère supérieur sera couvert d'un filet ou réseau fixé seulement au pôle du ballon, et dont toutes les mailles viendront se nouer autour d'un cordage solide, qui servira de zone owàHéquateur ; l'expérience ayant montré que cette partie ne devait point être formée en bois, et qu'en général il fallait éviter de faire entrer des matières solides dans la construction des ballons^ dont la perfection consiste surtout à pouvoir obéir librement à la pression du fluide qui les enlève. D'autres cordages, fixés à la zone par une de leurs extrémités, viendront saisir de l'autre la galerie d'osier qui sera encore soutenue par le prolongement des nervures du ballon, espèce de cordes noyées dans les coutures des fuseaux et qui rampent verticalement.

sur la surface de la machine comme les méridiens d'un globe.

Notre aérostat, autant que nous en pouvons juger dans ce moment, partira du i8 au 20 du courant, à moins que nous ne soyons contrariés par le temps dont la bizarrerie actuelle n'a rien d'égal : il s'élèvera du milieu de l'enclos de Buisson-Rond, où nous trouverons toutes les commodités nécessaires, et dont les respectables possesseurs se sont prêtés à nos vues avec cette politesse qui regarde comme un bienfait l'occasion qu'on lui fournit de rendre un service.

Nous croirions inutile d'entrer dans de plus grands détails sur la partie mécanique de notre expérience, dont le public peut s'instruire par ses yeux : ce que nous pouvons assurer, en général, c'est que l'attention scrupuleuse qu'on apporte à toutes les parties de la construction, le zèle des personnes qui surveillent les ouvrages, et l'excellente qualité des matériaux doivent rassurer les esprits les plus timides. Ainsi nous espérons que notre entreprise ne sera point traversée ou rendue désagréable par de vaines terreurs, qui ne peuvent tenir devant le plus léger examen.

Il nous semble que tout amateur et même tout bon citoyen doit s'intéresser à l'exécution de cette belle expérience : au lieu d'envisager froidement ou de rabaisser une découverte intéressante, il est bien plus digne de vrais philosophes d'en répéter le procédé, de l'examiner dans tous les sens, et de se rendre pour ainsi dire les airs faniilievs.

On demande tous les jours si l'on parviendra à diriger les ballons ? Sans doute, on y parviendra d'une manière plus ou moins parfaite ; et, suivant toutes les probabilités, le problème sera résolu par quelqu'un qui

n'aura jamais dit : « fe le résoudrai, » Mais sera-ce donc en spéculant devant nos pupitres que nous parviendrons à perfectionner l'usage des ballons ? Qu'il nous soit permis d'en douter : honneur à la théorie ! mais quand elle ne s'appuie pas sur l'expérience, elle est sujette à faire d'étranges chutes ; et si l'on doit surtout s'en défier, c'est dans un genre où l'homme n'a jamais pu exercer ses forces ; car il n'a point encore agi sur r air en l'air : ce n'est pas que mille savants ne nous démontrent habilement, du coin de leur feu, tout ce qui est possible dans ce genre, tout ce qui ne l'est pas : tout ce qui doit arriver, etc. ; laissons-les dire, et faisons des ballons : l'usage nous apprendra des choses que les plus profondes méditations ne nous auraient jamais révélées. Il faut absolument que nous nous accoutumions à monter dans un ballon comme dans une berline : et ce que les gens de mauvaise humeur appellent répétition inutile, dépense folle, etc., est cependant le seul moyen d'arriver au grand but vers lequel tous les yeux sont actuellement tournés : c'est en Vair que les auteurs de tant de pamphlets majestueusement intitulés: Moyen de diriger les ballons, deviendraient peut-être modestes, à force de honte. C'est en l'air que nous apprendrons certainement, si l'on peut s'aider de l action de l'air, ce qui est fort douteux, ou seulement de l'action sur l'air ce qui est très probable : c'est en l'air que nous apprendrons à nous servir avantageusement de cette dernière force. Enfin, une expérience de six mille ans nous ayant suffisamment convaincus, qu'en fait de découvertes, nous avons bien peu de grâces à rendre aux raisonnements antécédents, il y a beaucoup de sagesse à se mettre modestement sur le chemin du hasard.

Quant à nous, nous n'aurons point la hardiesse de parler de moyens de direction : peut-être avons-nous fait un beau rêve sur ce sujet ; mais, sans rappeler ce que nous avons tenté, nous annonçons seulement qu'on a fait les plus grands efforts pour montrer le parti qu'on peut tirer de la machine de MM. de Montgolfier, chargée à leur manière, pour la maintenir en l'air très longtemps, et convaincre le public que si elle a éprouvé jusqu'à présent quelques succès équivoques, il faut l'attribuer uniquement à des vices de construction ou à d'autres causes sur lesquelles il serait inutile de s'appesantir.

Nous songeons même avec une vraie satisfaction, que le ballon de Chambéry sera un nouvel hommage à MM. DE iMoNTGOLFiER, dont la voix publique a pu nous parler tous les jours, tout le jour, sans nous fatiguer un instant, parce qu'il ne lui est jamais arrivé de les nommer sans nous parler de leur modestie.

Mais ce qui nous occupe sur toutes choses, c'est d'exciter par un spectacle frappant le goût des sciences, et surtout celui de la physique expérimentale ; c'est de favoriser, d'accélérer dans notre patrie une certains fermentation qui se fait sentir dans tous les esprits, et qui ne nous parait pas moins intéressante pour être un peu tardive, car nous aimons à croire qu'une maturité retardée annonce un tempérament robuste. N ous désirons que tout jeune homme, en voyant cette masse imposante se déployer pompeusement et s'élever dans les airs, se dise à lui-même qu'il peut prétendre à la même gloire ; que la même carrière est ouverte à ses efforts ; qu'il faut bien se garder de dire « tout est trouvé », et que l'intelligence dans son vol infini ne redoute qu'une barrière, — la paresse.

lEuvres de Xavier de Maistre. 20

L'invention des ballons est encore un beau sujet de méditation et d'encouragement pour les hommes de toutes les classes et de tous les pays. Que la nature est admirable dans la distribution de ses dons ! Avec quelle attention cette bonne mère nous avertit de temps à autre qu'elle ne déshérite aucun de ses enfants ! Quand le génie de la physique voulut enfin apprendre à l'homme qu'il pouvait devenir le rival des oiseaux, il nalla point chez vous, Messieurs de Londres et de Paris ; mais pour opérer son prodige, il alla chercher les prédestinés, où ? — Dans Annonay ' !

Chose étrange ! si l'on passe en revue ces grandes inventions, ces procédés admirables des arts qui nous ont soumis l'univers, on trouve que nous ne devons rien, ou presque rien, aux savants en titre. Réunis le plus souvent dans les grandes villes, environnés de tous les secours que l'instruction, les arts, l'ambition, et surtout les richesses peuvent prêter au génie, on les voit expliquer, corriger, analyser, perfectionner; mais ils ne savent rien ajouter à la puissance humaine; et tandis que l'orgueilleuse théorie calcule ou rêve doctement dans les Académies, l'expérience, loin des capitales et de leurs lycées, enfante ses miracles chez l'amateur modeste, parfaitement inconnu un instant avant de devenir immortel. Il semble que la découverte dont nous parlons est particulièrement faite pour humilier les savants d'Europe. Que leur manquait-il pour y parvenir ? Rien ; car tous nos physiciens à gros livres connaissaient la principale qualité des gaz ; tous voyaient les nues se balancer dans les airs, et la fumée

I. Les frères Montgolfier, papetiers à Annonay, y firent leur première ascension aérostatique, le 5 juin 17S3.

s'élever de leurs foyers; tous avaient pu lire Borelli\ qui s'exprime sur la nautique aérienne comme M M. de MoNTGOLFiER, quand ils rendirent compte de leur procédé ; il semble même que, dans ces derniers temps, le destin, pour lutiner quelques-uns de ces messieurs, s'amusait à mettre la chose si près de leurs yeux qu'ils ne pussent pas la voir ; et tandis que, pour arriver à la découverte, il leur suffisait, pour ainsi dire, d'y penser, une main un peu moins fatale, mais tout aussi infaillible que celle qui effraya le roi d'Assyrie, écrivait sur les murs de leurs laboratoires : « Je t'ai trouvé léger. »

Livrons-nous donc avec confiance à cette physique expérimentale, la seule vraie, la seule utile : ne négligeons point les calculs, les théories savantes, mais connaissons aussi le prix d'une certaine pratique investigatrice, qui ne passe légèrement sur rien, qui furette sans cesse dans l'univers, s'arrête devant les moindres objets, remue, pèse, décompose tout ce qu'elle peut apercevoir, et prenant la raison par la main, tâtonne encore dans les ténèbres en attendant la lumière : joignons même aux spéculations les procédés des arts, et ne croyons pas déroger en quittant quelquefois une formule d'algèbre pour prendre la lime et le rabot.

C'est en vain que nous prétexterions le défaut de secours, l'éloignement des grandes villes, la nullité des provinces : ces considérations ne doivent point nous décourager. Sans doute les talents semblent naître et

I. « Quelques modernes, dit Boreîh', ont pense que l'homme pourrait mettre son corps en équilibre avec l'air, au moyen d'une immense vessie vide ou pleine d'un fluide très rare. » Il est vrai que ce grand homme s'amuse ensuite à prouver l'impossibilité du premier moyen, et perd de vue le second. (Note de la biochure.)

s'accumuler dans les capitales ; mais le talent n'est fait que pour commenter le génie et le génie naît partout. Ces réflexions qui pénètrent les souscripteurs feront sans doute la même impression sur l'esprit de leurs jeunes concitoyens : c'est en leur faveur qu'à la place des récits froids et inanimés des gazettes, nous voulons leur procurer les mêmes sensations qui ont tant agité nos voisins. Nous nous estimerions heureux, si le spectacle pompeux d'une des plus grandes merveilles de la physique moderne pouvait, en passant des yeux à l'intelligence, échauffer leur âme, y développer le germe des grandes choses et leur donner une idée vive et pénétrante des jouissances et de la gloire que savent procurer les sciences.

Tels sont les motifs qui nous ont principalement déterminés dans une entreprise qui pourrait paraître au premier coup d'œil quelque chose d'inutile.

Éloignés cependant d'un vain charlatanisme, nous ne dissimulerons point qu'en rendant hommage aux sciences, nous comptons pour beaucoup le motif d'agrément. La science est belle, sans doute :

Mais, croyez-nous, le plaisir à son prix !

Considéré seulement du côté du spectacle, quel autre peut être comparé à celui d'un grand aérostat qui s'élève et vole majestueusement chargé de plusieurs voyageurs } L'homme est affamé de sensations vives ; eh bien ! nous en préparons au public d'un genre inconnu jusqu'à nos jours ; et si l'on joint à l'intérêt naturel de la chose une foule d'agréments qui en seront la suite et qu'il est aisé de pressentir, on conviendra que le jour de l'expérience devra être écrit au nombre de ceux où l'art aura su le plus amuser notre existence.

Mais l'idée du spectacle que nous projetons nous conduit par un penchant invincible à ce qui doit en former le principal ornement, nous ne finirons point sans faire à la plus belle moitié de la société un hommage particulier de notre expérience. C'est surtout aux dames que nous consacrons cette entreprise ; c'est elles que nous assurons des précautions scrupuleuses que nous avons prises pour que le plaisir de l'expérience ne puisse être acheté par un malheur, pas même par le plus léger inconvénient. Nous pouvons les assurer que l'expérience aérostatique exécutée avec prudence n'entraîne nul danger ; qu'elle n'effraie que les yeux, et que quand un sylphe malfaisant viendrait dans les airs renverser le réchaud, le ballon serait toujours un parasol de 55 pieds de diamètre qui nous ramènerait les voyageurs sains et saufs.

Mais comme il est important de prendre des précautions d'avance contre un excès de sensibilité, aussi honorable pour nos dames qu'il serait décourageant pour les navigateurs aériens, nous les invitons à jeter de temps en temps un coup d'œil sur nos travaux, dont la partie la plus essentielle ne saurait avoir de meilleurs juges. Puisqu'elles savent encore allier aux qualités qui font les délices des cercles toutes celles de la femme forte, nous ne leur parlerons point une langue inconnue en les priant de venir admirer la force de notre toile écrue ; l'égalité et le mordant des différents poi7its de couture ; la rondeur des ourlets, et nos immenses fuseaux assemblés à surgets, jetant au dehors deux vastes remplis qui vont s'unir pour recevoir et fixer sous une couture rabattue des cordes souples et robustes, fières de supporter cette galerie triomphale, d'où l'homme, perdu dans les nues, contemple d'un

seul regard tous les êtres dont son génie l'a fait roi.

Après tant de précautions, nous avons droit d'attendre que le voyage aérien ne causera à nos dames que cette douce émotion qui peut encore embellir la beauté ; ainsi nous ne voulons absolument ni cris, ni vapeurs, ni évanouissements : ces signes de terreur, quoique mal fondés, troubleraient trop cruellement de galants physiciens : et les trois voyageurs qui ne manqueront point, en quittant la terre, d'avoir encore l'œil sur ce qu'elle possède de plus intéressant, seraient inconsolables si leurs trois lunettes achromatiques, braquées sur l'enclos, venaient à découvrir quelque joli visage en contraction.

Les gens sévères nous blâmeront-ils d'avoir ainsi perdudevuela physiqueet les découvertes,pourcontempler si longtemps des êtres qui n'ont rien de commun avec les ballons que de faire tourner les têtes? Non, sans doute, et nous craignons même qu'on ne voie dans toute notre galanterie qu'une politique fine, qui marche à son but par une voie détournée, en intéressant au succès de ses vues une des grandes puissances de l'univers. Au fond cette attraction en vaut bien une autre ; et dans la noble ambition qui nous anime de favoriser le goût des sciences par tous les moyens possibles, pourquoi ne mettrions-nous pas les Grâces du parii des Muses ?

A Chambéry, ce i avril 1784.

FIN DU PROSPECTUS DE l'eXPÉRIENCE AÉROSTATIQUE DE CHAMBÉRY.

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