‹ ŒuvresChapitre 88 sur 93 · Chateaubriand et son temps, ^^m le comte de Marcellus · texte numérisé non relu

Chateaubriand et son temps, ^^m le comte de Marcellus

2. Le Comte Joseph de Maistre avec des documents inédits, par Amédée de Margerie.

maison de campagne où je passais l'été. Quoique située dans l'enceinte de la ville, elle est cependant assez éloignée du centre pour qu'il soit permis de l'appeler campagne et même solitude ; car il s'en faut de beaucoup que toute cette enceinte soit occupée par les bâtiments ; et quoique les vides qui se trouvent dans la partie habitée se remplissent à vue d'œil, il n'est pas possible de prévoir si les habitations doivent un jour s'avancer jusqu'aux limites tracées par le doigt hardi de Pierre I^^

Il était à peu près neuf heures du soir ; le soleil se couchait par un temps superbe ; le faible vent qui nous poussait expira dans la voile que nous vîmes badiner, bientôt le pavillon qui annonce du haut du palais impérial la présence du souverain, tombant immobile le long du mât qui le supporte, proclama le silence des airs. Nos matelots prirent la rame ; nous leur ordonnâmes de nous conduire lentement.

Rien n'est plus rare, mais rien n'est plus enchanteur qu'une belle nuit d'été à Saint-Pétersbourg, soit que la longueur de l'hiver et la rareté de ces nuits leur donnent, en les rendant plus désirables, un charme particulier ; soit que réellement, comme je le crois, elles soient plus douces et plus calmes que dans les plus beaux climats.

Le soleil qui, dans les zones tempérées, se précipite à l'occident, et ne laisse après lui qu'un crépuscule fugitif, rase ici lentement une terre dont il semble se détacher à regret. Son disque environné de vapeurs rougeâtres roule comme un char enflammé sur les sombres forêts qui couronnent l'horizon et ses rayons, réfléchis par le vitrage des palais, donnent au spectateur l'idée d'un vaste incendie.

UNE SOIRÉE d'Été sur les bords de la Neva. 335

Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords escarpés qui leur donnent un aspect sauvage. La Neva coule à pleins bords au sein d'une cité magnifique : ses eaux limpides touchent le gazon des îles qu'elle embrasse, et dans toute l'étendue de la ville elle est contenue par deux quais de granit, alignés à perte de vue, espèce de magnificence répétée dans les trois grands canaux qui parcourent la capitale, et dont il n'est pas possible de trouver ailleurs le modèle ni l'imitation.

Mille chaloupes se croisent et sillonnent l'eau en tous sens : on voit de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent l'ancre. Ils apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes et toutes les productions de l'univers. Les brillants oiseaux d'Amérique voguent sur la Neva avec des bosquets d'orangers : ils retrouvent en arrivant la noix du cocotier, l'ananas, le citron et tous les fruits de leur terre natale. Bientôt le Russe opulent s'empare des richesses qu'on lui présente, et jette l'or, sans compter, à l'avide marchand.

Nous rencontrions de temps en temps d'élégantes chaloupes dont on avait retiré les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible courant de ces belles eaux. Les rameurs chantaient un air national, tandis que leurs maîtres jouissaient en silence de la beauté du spectacle et du calme de la nuit.

Près de nous une longue barque emportait rapidement une noce de riches négociants. Un baldaquin cramoisi, garni de franges d'or, couvrait le jeune couple et les parents. Une musique russe, resserrée entre deux files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette musique n'appartient qu'à la Russie, et c'est peut-être la seule chose particulière à

un peuple qui ne soit pas ancienne. Une foule d'hommes vivants ont connu l'inventeur, dont le nom réveille constamment dans sa patrie l'idée de l'antique hospitalité, du luxe élégant et des nobles plaisirs. Singulière mélodie ! emblème éclatant fait pour occuper l'esprit bien plus que l'oreille. Qu'importe à l'œuvre que les instruments sachent ce qu'ils font ? Vingt ou trente automates agissant ensemble produisent une pensée étrange à chacun d'eux : le mécanisme aveugle est dans l'individu ; le calcul ingénieux, l'imposante harmonie est dans le tout.

La statue équestre de Pierre I^'' s'élève sur le bord de la Neva, à l'une des extrémités de l'immense place d'Isaac. Son visage sévère regarde le fleuve et semble encore animer cette navigation, créée par le génie du fondateur. Tout ce que l'oreille entend, tout ce que l'œil contemple sur ce superbe théâtre n'existe que par la pensée de la tête puissante qui fit sortir d'un marais tant de monuments pompeux. Sur ces rives désolées d'où la nature semblait avoir exilé la vie, Pierre assit sa capitale et se créa des sujets. Son bras terrible est encore étendu sur leur postérité qui se presse autour de l'auguste effigie : on regarde, et l'on ne sait si cette main de bronze protège ou menace.

A mesure que notre chaloupe s'éloignait, le chant des bateliers et le bruit confus de la ville s'éloignaient insensiblement. Le soleil était descendu sous l'horizon ; des nuages brillants répandaient une clarté douce, un demi-jour doré qu'on ne saurait peindre et que je n'ai jamais vu ailleurs. La lumière et les ténèbres semblaient se mêler et comme s'entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces campagnes.

Si le ciel, dans sa bonté, me réservait un de ces

UNE SOIRÉE d'été SUR LES BORDS DE LA NEVA. 337

moments si rares dans la vie, où le cœur est inondé de joie par quelque bonheur extraordinaire et inattendu ; si une femme, des enfants, des frères séparés de moi depuis longtemps, sans espoir de réunion, devaient tout à coup tomber dans mes bras, je voudrais, oui je voudrais que ce fût dans une de ces belles nuits, sur les rives de la Neva, en présence de ces Russes hospitaliers.

Sans nous communiquer nos sensations, nous jouissions avec délices de la beauté du spectacle qui nous entourait, lorsque le chevalier de B***, rompant brusquement le silence, s'écria : « Je voudrais bien voir ici, « sur cette même barque où nous sommes, un de ces « hommes pervers, nés pour le malheur de la société, « un de ces monstres qui fatiguent la terre !» — « Et « qu'en feriez-vous, s'il vous plaît ? » Ce fut la question de ces deux amis parlant à la fois. — « Je lui deman- « derais, reprit le chevalier, si cette nuit lui paraît « aussi belle qu'à nous. »

L'exclamation du chevalier nous avait tirés de notre rêverie : bientôt son idée originale engagea entre nous la conversation suivante, dont nous étions fort loin de prévoir les suites intéressantes. i^Ici commence le pî'emier entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg.)

Œuvres de Xavier de Maistre.

LETTRE DE XAVIER DE MAISTRE A M. CHARPENTIER, Éditeur de ses œuvres '.

Lorsque Xavier de Maistre vint à Paris pour la première fois, en 1839, son éditeur, M. Charpentier, l'engagea à reprendre la plume qui avait écrit de si délicieuses pages, afin d'ajouter quelque nouveau chapitre à ses œuvres. Le vieillard, bientôt octogénaire, répondit à cette invitation par la jolie lettre que voici, aussi fine, aussi humoristique, aussi jeune que ses premiers essais publiés depuis près d'un demi-siècle.

Paris, 3 avril 1839,

E reçois à l'instant les exemplaires de la nouvelle édition de mes œuvres que vous avez la bonté de m'envoyer, ainsi que l'aimable lettre qui les accompagne, et je m'empresse de vous en témoigner toute ma reconnaissance. Parmi les jouissances nombreuses et inattendues que j'éprouve en arrivant à Paris, mon amour-propre ne peut qu'être infiniment flatté, non seulement de cette élégante publication qui va donner un prix à ces opuscules, mais aussi de les voir annoncés par vos soins dans les journaux comme tenant une place honorable dans la littérature française, faveur à laquelle j'étais bien loin de m'attendre. Etranger à la France, où je viens pour la première fois à la fin de

I. Tirée de l'édirion des Nouvelles genevoises de T'opfer. Charpentier, 1S39.

ma carrière, vous comprendrez facilement ma surprise.

Il y a maintenant plus de quarante ans que mon premier essai, le Voyage autour de ma chambre, fut publié à Lausanne ; les autres parurent vingt ans plus tard. Pendant ce long espace de temps, j'ai vécu en Russie et en Italie, où je n'entendais guère parler d'eux. Vous voyez que j'ai eu tout le temps de les oublier, et j'ai pu croire qu'ils l'étaient aussi de tout le monde : c'est donc, à mes yeux, une véritable résurrection que vous avez opérée.

Vous m'invitez, Monsieur, dans votre lettre, à composer quelque nouveau chapitre pour augmenter le trop léger volume de mes œuvres, qu'on a décorées depuis longtemps du titre à! Œuvres complètes, dans la prévision sans doute qu'elles n'auraient pas de suite, j'en ai ratifié de bon cœur l'augure. Je sais bien que la fécondité accompagne ordinairement le talent, et je devrais envier cette prérogative qui m'a été refusée, mais aussi combien d'auteurs célèbres ont trop écrit !

Il en est plus de trois que je pourrais nommer.

Cette considération et mille autres plus fortes encore s'opposent au désir que j'aurais de vous satisfaire sur ce point. Le temps pèse sur moi ; comment retrouverais-je aujourd'hui le fil léger qui me conduisait jadis dans les voyages dont vous venez de publier la description ? Il est trop tard ! Il faudrait pour cela me renfermer de nouveau dans ma chambre, et j'ai tant de choses à voir hors de chez moi, que je ne pourrais jamais m'y résoudre. Si même j'entreprenais d'écrire les observations de tout genre que je puis faire à Paris, vous sentez bien qu'en gardant une juste proportion avec celles que j'ai faites autour de ma cham-

bre, plusieurs volumes in-folio ne suffiraient pas pour les contenir. Il me serait plus facile de vous parler de Naples, d'où j'emporte tant de regrets, du Vésuve, du beau climat d'Italie, qui contraste si fort avec la pluie et le brouillard qui m'ont accueilli à mon arrivée ici. Le temps est beau maintenant, medirez-vous ; mais en employant à écrire le peu de temps qu'il m'est donné de rester à Paris, je répondrais mal au procédé de quelques amis qui me font sentir vivement le bonheur que j'ai eu de les connaître à Naples; ce serait méconnaître aussi celui que j'éprouve en général de vos indulgents compatriotes. Ainsi, lorsque j'aurai satisfait, autant qu'il me sera possible, aux devoirs de l'amitié et de la reconnaissance, je me contenterai de parcourir Paris dans tous les sens, pour le plaisir de mes yeux. Faut-il vous le dire. Monsieur? Je veux flânera loisir. J'ai déjà vu le musée du Louvre ; le panorama de Paris s'est développé devant moi du sommet des tours de Notre-Dame ; j'ai fait le tour de la Grande colonne que sa masse a défendue contre l'orage qui renversa la statue. La voilà cependant à sa place, la formidable figure ; elle y est remontée d'elle-même sur les ailes de la gloire. Paris me paraît un vaste musée où l'on peut s'amuser et s'instruire, sans autre peine que celle d'ouvrir les yeux et de regarder. Toutes les merveilles que les sciences, les arts et l'industrie peuvent produire sont exposées aux yeux et semblent venir au-devant de l'observateur.

En passant auprès d'une librairie, je n'ai pas besoin d'entrer ni de demander le catalogue : les livres sont là rangés avec ordre, je peux en lire les titres, je pourrais les prendre et les ouvrir sans la glace transparente qui les couvre sans les cacher; les parapets des quais

et des ponts en sont couverts : d'ailleurs, ne voit-on pas annoncés partout en énormes caractères, les chefsd'œuvre de la semaine qui recouvrent ceux du mois passé ?

Combien d'aimables invitations écrites en lettres d'or me sollicitent dans mes courses ! Combien de découvertes à faire dans une promenade sur les boulevards ! Mais c'est surtout le soir, lorsque je passe en voiture le long des riches magasins et des cafés resplendissants de lumière, que je jouis d'un spectacle nouveau dont je n'avais aucune idée. Tout ce que le génie du luxe et de l'industrie a su imaginer pour le plaisir et l'utilité du monde entier, passe successivement devant moi à mesure que j'avance ; la glace de ma voiture devient un vétitable kaléidoscope, une suite de tableaux merveilleux, qui me donne une haute idée de la richesse et de l'ingénieuse activité des habitants ; et je garde jusque dans mon sommeil de la nuit, l'impression de ces mille soleils que le gaz a fait briller de toutes parts à nos yeux éblouis.

Cependant, lorsque je veux me donner une jouissance complète et toute de mon goût dans mes excursions, ce ne sont pas les grands monuments ni les inventions modernes que je recherche de préférence, ce sont plutôt les hommes et les choses qui ne sont plus, et que l'histoire et les voyageurs m'ont fait connaître dans les anciennes descriptions de Paris ; je puis, de cette manière, comparer le passé au présent : je m'informe de la rue où logeait M"^^ de Sévigné, de celle d'où partait Racine pour se rendre au passage du Roi ; je veux connaître la maison de Boileau, celle de Bossuet, celle enfin de tous les écrivains célèbres qui m'ont appris à lire et à parler.

J'aime à me perdre au Marais, où demeurait autrefois la belle société ; j'évite le Panthéon, mais je regarde avec plaisir de loin la coupole de Sainte- Geneviève, votre patronne qu'on a exilée ; je passe rapidement sur le quai Voltaire, mes regards fixés sur la Seine ; enfin, longeant le fleuve, j'arrive un peu fatigué au Palais-Bourbon : c'est là que se trouve la Chambre des députés, — c'est le Vésuve !

A cette idée de Vésuve, je sens battre mon cœur, mes yeux cherchent le ciel d'Italie et le beau soleil qui rayonne sur l'heureuse Parthénope. Il faut l'oublier, mais, pour y parvenir, il faudrait cesser de vivre. Naples ! Naples ! pays d'enchantements, reçois d'ici mes tristes et derniers adieux ! — Adieu à jamais !

Quelques gouttes de pluie m'avertissent que ma promenade est terminée, des nuages sombres menacent dans l'éloignement ;je reviens au logis, et pour me distraire des émotions qui m'ont troublé, je récite tout bas une fable de La Fontaine.

J'irais volontiers passer la soirée dans un des cercles où se réunissent tant d'hommes distingués ; les Parisiens sont si affables qu'ils m'y recevraient sans peine : mais les femmes n'y sont pas admises, et que faire dans un cercle sans elles, à moins de parler politique ! Or, je vous confierai, entre nous, que j'ai une telle inaptitude pour cette science, qu'un des hommes les plus patients que je connaisse s'est vainement donné la peine de m'expliquer tout au long ce qu'il faut entendre par un doctrinaire, par le centre gauche, le juste milieu, la coalition, etc., dénominations nouvelles pour moi, qui retentissent à mes oreilles depuis mon arrivée en France. Eh bien, Monsieur, je n'y ai rien compris. Il en est résulté dans ma tête faible un

mélange confus, un chaos aussi incohérent que celui qu'on observe journellement dans la Chambre ellemême des députés.

Vous parlerais-je encore d'une autre difficulté qui m'empêche d'écrire aujourd'hui ? Je trouve une si grande différence entre les idées que je m'étais faites, dans ma jeunesse, sur la littérature et celles que je vois adoptées maintenant par les auteurs jouissant de la faveur publique, que j'en suis déconcerté ; je les admire souvent, souvent aussi je ne les comprends pas : je vois des mots, des expressions bizarres et do:u je ne puis pas saisir le sens. Que s'est-il donc pas ^é pendant le long séjour que j'ai fait dans le Nord ? Me faudra-t-il apprendre une nouvelle langue dans m-es vieux jours ? Je n'en ai pas le courage.

J'espère, Monsieur, vous avoir persuadé de l'impo-;sibilité où je suis d'ajouter quelque chose à mon petit recueil ; cependant le désir que j'ai de répondre à votre bonne intention m'engage à vous envoyer des opuscules que je viens de recevoir, et qui pourraient faire suite aux miens. Ne pouvant vous offrir des ouvrages que je n'ai pas eu la possibilité de faire, je vous recommande ceux-ci que je voudrais avoir faits. Je ne connais pas l'auteur, M. Topffer de Genève, autrement que par le plaisir que m'a donné leur lecture, et je suis sûr que vous le partagerez ainsi que vos lecteurs, si vous les publiez ; vous pouvez surtout les recommander aux lecteurs qui, se trouvant encore sous l'impression de quelques-uns des drames terribles du moment, voudraient se reposer agréablement au moyen d'une lecture qui les fera presque à la fois sourire et verser de douces larmes.

XAVIER DE MAISTRE, alors âgé de 68 ans, écrivait en 1831 à la vicomtesse de Marcellus ' : « Dans un temps où je croyais pouvoir faire « des vers, j'avais adressé à mon frère, oisif à Venise «(1798), une ode dont les deux strophes suivantes « peuvent convenir à votre mari '.

Je sais ce qu'il en coûte à ceux que leur génie

Destine aux grands travaux, De voir couler leurs jours, perdus pour la patrie,

Dans un obscur repos.

Je sais qu'au mont sacré du Temple de Mémoire,

Il est doux de viser, Et qu'il t'est plus aisé de mériter la gloire,

Que de la mépriser.

Mais celui dont le cœur est maître de lui-même

Maîtrise le destin, etc. l

1. M. Reaunie a publié cette lettre dans les Œuvres ifiéditcs de Xavier de Maistre, t. II, p. i?- l'aris, Lemerre.

2. M. de Marcellus, ambassadeur de Charles X à Lucques, avait donne sa démission à la suite de la révolution de juillet.

3. C'est de cette ode que parle Joseph de Maistre dans sa lettre du 22 décembre 1807 à sa fille Adèle : « En attendant (le portrait que « Xavier devait faire) je t'envoie un autre portrait fait à la plume, et

< que je n'ai pas le front de copier ; je t'envoie l'original ; il est mieux « dans tes mains que dans les miennes ; car tu le croiras ressemblant. « Ton oncle le commença en 1798, et l'a heureusement achevé l'année « dernière : Voilà l'homme '. Huit ans pour une ode, c'est honnête. De

< Moscou oii il était alors, il m'en envoya une première édition dont le

< commencement était en contradiction avec la fin, en me disant : « Tu

< sais que je ne fais jamais ce que je veux ; d'ailleurs ce n'est qu'une « inconséquence de plus. » Cependant, arrivé ici, il remit la pièce sur le « métier et moyennant la date primitive de 1798, tout va à merveille. »

« Mon bon frère me répondit que ni lui ni mon ode « n'entreraient jamais au Temple de Mémoire ; en me « conseillant, si j'étais décidé à perdre mon temps, de « faire des paysages et non des vers. Cette décision « était trop sévère quant à lui, mais je m'y suis con- « formé docilement. »

Elle était aussi trop sévère quant à Xavier ; et les quelques poésies qui nous restent de l'aimable conteur, nous font regretter sa docilité.

« Il faut être bien sot pour ne pas savoir faire deux « vers, et bien fou pour en faire quatre », disait souvent Joseph de Maistre : et il ajoutait que, « en fait « de poésie, le lolérable était intolérable '. » Au surplus, s'il se montrait si difficile, ce n'était pas précisément sa faute ; sa mère lui avait répété l'inimitable Racine avant qu'il fût en âge de le comprendre. «Elle « m'endormait, raconte-t-il, au son de cette incompa- « rable musique. J'en savais des centaines de vers « avant de savoir lire ; et c'est ainsi que mes oreilles, « ayant bu de bonne heure cette ambroisie, n'ont « jamais pu souffrir la piquette ^ »

Faut-il s'étonner, après cela, que Xavier de Maistre, dont on connaît la déférence pour les jugements de son illustre aîné, ait pris soin, — comme le rapporte M. de Friesenhoff, — de détruire lui-même ses essais poétiques lorsqu'ils lui retombaient sous la main?

Les pièces très rares qui trouvèrent grâce à ses yeux, ou qui échappèrent à sa révision, attestent cependant une grande facilité et ne sont inférieures à aucune des productions de cette époque inféconde : le vers est

Page 1