‹ Oevres choisiesChapitre 106 sur 288 · En extase dépend de anéantie · texte numérisé non relu

En extase dépend de anéantie

Le temps fuit, mais son flot limpide

Du ciel réfléchit les couleurs. 60

Tout naît, tout passe, tout arrive

Au terme ignoré de son sort:

A l'Océan l'onde plaintive,

Aux vents la feuille fugitive,

L'aurore au soir, l'homme à la mort. 65

Mais qu'importe, ô ma bien-aimée,

Le terme incertain de nos jours,

Pourvu que sur l'onde calmée,

Par une pente parfumée.

Le temps nous entraîne en son cours 1 70

Pourvu que, durant le passage,

Couché dans tes bras à demi,

Les veux tournés vers ton image,

Sans le voir, j'aborde au rivage

Comme un voyageur endormi 1 75

Le flot murmurant se retire

Du rivage qu'il a baisé,

La voix de la colombe expire,

Et le voluptueux zéphire

Dort sur le calice épuisé. 80

Embrassons-nous, mon bien suprême,

Et, sans rien reprocher aux dieux, ^

Un jour, de la terre où l'on aime,

Évanouissons-nous de même

En un soupir mélodieux ! 85

Non, non, brise à jamais cette corde amollie ! Mon cœur ne répond plus à ta voix affaiblie.

68. Calmée, pour calme. Lamartine remplace très fréquemment l'adjeca parle parlirinp rlu verbe qui en tlrriAe. Cf. 86 : amollie ; agi : rafraîcM ; XIX, 83; XXIX, aS : assouplis; XXIX, 94 : rétrécie ; XXX, 11 : durcis XL, l5 : adoucis.

86. Brise. Le poète s'adresse à l'Esprit invoqué au vers 16. Cf. v. iSg, 375, 873. — Amollie, pour molle: v. la note précédente.

L'amour n'a pas de sons qui puissent l'exprimer :

Pour révéler sa langue, il faut, il faut aimer.

Un seul soupir du cœur que le cœur nous renvoie, ' ce

Un œil demi-voilé par des larmes de joie.

Un regard, un silence, un accent de sa voix,

Un mot toujours le même et répété cent fois,

0 lyre ! en disent plus que ta vaine harmonie.

L'amour est à l'amour, le reste est au génie. 93

Si tu veux que mon cœur résonne sous ta main,

Tire un plus mâle accord de tes fibres d''airain.

J'entends, j'entends de loin comme une voix qui gronda; Un souffle impétueux fait frissonner les airs.

Comme l'on voit frissonner l'onde Quand l'aigle au vol pesant rase le sein des mers.

Eh ! qui m'emportera sur des flots sans rivages ?

Quand pourrai-je, la nuit, aux clartés des orages,

Sur un vaisseau sans mâts, au gré des aquilons,

Fendre de l'Océan les liquides vallons, io5

M'engloutir dans leur sein, m'élancer sur leurs cimes,

Rouler avec la vague au fond des noirs ahîmes,

Et, revomi cent fois par les gouffres amers,

Flotter comme l'écume au vaste sein des mers ?

D'effroi, de volupté, tour à tour éperdue, do

93. Sa voix : la voix de l'amour. Entendez: la moindre parole, dite û'vn certain ton propre à l'amour.

gtj. Tu : lEsprit, comme au v. 86. L'apostrophe à la lyre du v. ni était purement incidente.

gy. Tesjibres d'airain. V. note i56.

102-1 13. Sur l'origine de ces vers, voyez l'argument, p. 67.

ïo4. Aquilons. V. I, Sa (note).

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