‹ Oevres choisiesChapitre 105 sur 288 · L'ESPRIT DE DIEU · texte numérisé non relu

L'ESPRIT DE DIEU

Dans un formidable silence

Ils se mesurent un moment;

Soudain l'un sur l'autre s'élance,

Saisi d'un" même emportement.

Leurs bras menaçants se replient, 55

Leurs fronts luttent, leurs membres crient.

Leurs flancs pressent leurs flancs pressés ;

Comme un chêne qu'on déracine,

Leur tronc se balance et s'incline

Sur leurs genoux entrelacés. 60

Tous deux ils glissent dans la lutte,

Et Jacob, enfin terrassé,

Chancelle, tombe et dans sa chute

Entraîne l'ange renversé :

Palpitant de crainte et de rage, 65

Soudain le pasteur se dégage

Des bras du combattant des cieux,

L'abat, le presse, le surmonte,

Et sur son sein gonflé de honte

Pose un genou victorieux ! 70

Mais sur le lutteur qu'il domine Jacob encor mal affermi Sent à son tour sur sa poitrine Le poids du céleste ennemi.

Enfin, depuis les heures sombres - 75

■ Où le soir lutte avec les ombres, Tantôt vaincu, tantôt vainqueur, Contre ce rival qu'il ignore Il combattit jusqu'à l'aurore...

Et c'était l'Esprit du Seigneur I £0

Attendons le soufîle suprême Dans un repos silencieux ;

67. Pressent leurs flancs pressés est un lapsus du poète. Entendez : leur» flancs se pressent mutuellement.

76. Le soir, le jour finissant; les ombres, les ombres de la nuit. V. lY, 3 (n.->te).

7S Ignore. V. XI, 20 (note)

Nous ne sommes rien de nous-mème

Qu'un instrument mélodieux.

Quand le doigt d'en haut se retire, 85

Restons muets comme la lyre

Qui recueille ses saints transports,

Jusqu'à ce que la main puissante

Touche la corde frémissante

Où dorment les divins accords. oo

La poésie a toujours été pour Lamartine une musique : les mots de lyre, de luth, de harpe, etc., qui reviennent à tout moment sous sa plume, ne sont pas seulement des artifices de langage ; ils répondent au sentiment profond que le poète a de son art. Dans aucune partie de son œuvre cette conception de la poésie ne se manifeste d'une manière aussi pleine et aussi originale que dans la pièce des Préludes. C'est, dit-il lui-même, « une sonate de poésie ». Elle se compose essentiellement de quatre thèmes, précédés chacun d'une courte phrase mélodique qui en annonce le caractère, et reliés les uns aux aulres par des morceaux de transition, sortes de récitatifs d'un ton plus uni.

Voici, du reste, le plan général du poème ;

1° Introduction : le poète attend et sollicite l'inspiration (v. 1-16).

3° Arrivée de l'inspiration. — Premier thème. Elégie amoureuse, mêlée de tristesse et de douceur (v. 17-85).

83. Nous-même, sans s, pour la rime. Licence classique, qui se rencontre également dans le corps du vers. Cf. XV, 176 ; 354. 85. Le doigt d'en haut. — j£?. version : le doigt divin.

87. Qui recueille ses saints transports. Entendez : la lyre sacrée qui, d.ins l'intervalle des circonstances où on la fait retentir, recueille pour ainsi dire »n elle son harmonie. — Ce sens était mieux marqué dans la version primitve :

Soyons muets comme la lyre

Qui recueille ses saints transports.

Jusqu'à ce qu'une main sacrée

Ébranle la corde inspirée

Où dorment les divins accords !

Dans le texte définitif, la main puissante est celle de Dieu ; la corde frémistante est l'âme même du poète : la comparaison s'achève en métaphore.

3" Transition : le poète renonce à chanter l'amour avec des mot? (v. 86-96).

4° Deuxième thème. L'inspiration se fait plus grave, le poète ai plore en grands vers douloureux la platitude et la monotonie de l'existence humaine (v. 97-137).

5° Transition : accablé par ces pensées, attristé aussi par le souvenir de sa propre félicité, le poète souhaite une inspiration nouvelle qui l'en délivre et étourdisse ses regrets (v. 1 38-1 53).

6° Troisième thème. La guerre : description sur le mode héroïqTie du combat et du champ de bataille après le combat (v. 15/1-274).

7° Transition : bouleversé par ces sombres images, le poète cherche ailleurs une inspiration douce et pacifique (v. 275-293).

8° Quatrième thème. La vie champêtre : retour du poète au foyer paternel ; accueil que lui fait la nature amie (v. 2g4-37o). »

9° Strophe finale : l'inspiration cpiitte le poète (v. 371-374).

Le poème ainsi constitué fut dédié en 1822 à Victor Hugo, avec qui Lamartine était depuis peu en relations personnelles.

Mais il est certain que les Préludes n'ont pas été composés en une fois : le texte actuel est le résultat de remaniements successifs, plus ou moins bien coordonnés. Lamartine nous avertit lui-même qu'il « intercaila » dans ce « jeu » d'artiste «une élégie réelle, inspirée par l'amour pour la compagne que Dieu lui avait donnée :

L'onde qui baise ce rivage, etc. »

Nous savons d'autre part que les vers i02-ri3 formaient, avant d'être transportés ici, le début de la méditation intitulée Tristesse (Second^'S méditations poétiques, XII), inspirée par le souvenir de Graziella (cf. Léon Séché, Lamartine de 18 16 à i83o. 3" éd. , p. 212); et il parait bien probable qu'avant l'introduction dans les Préludes de l'élégie à madame de Lamartine, Tristesse y occupait la place qu'occupe actuellement le deuxième thème (v. note sur le vers i44). Chacun des quatre grands thèmes a été évidemment traité à part, pour lui-même ; en les groupant ensuite de manière à former un poème unique, Lamartine les a cousus les uns aux autres sans se préoccuper de donner à l'ensemble une contexture très serrée.

Le musicien Franz Liszt a écrit sur la donnée des Préludes un « poème symphonique » célèbre...

A M. Victor Hugo.

La nuit, pour rafraîchir la nature embrasée,

De ses cheveux d'ébène exprimant la rosée.

Pose au sommet des monts ses pas silencieux,

Et l'ombre et le sommeil descendent sur mes veux ;

C'était l'heure où jadis... Mais aujourd'hui mon âme,

ib

68 NOUVELLES MLDli A 1 luNs POETIQUES

Gomme un feu dont le vent n'excite plus la flamme, Fait pour se ranimer un inutile effort, Retombe sur soi-même, et languit et s'endort. Que ce calme lui pèse ! 0 lyre ! ô mon génie ! ^ Slusique intérieure, ineffable harmonie.

Harpe que j'entendais résonner dans les airs Comme un écho lointain des célestes concerts, Pendant qu'il en est temps, pendant qu'il vibre encore, Venez, venez bercer ce cœur qui vous implore 1 Et toi qui donnes l'âme à mon luth inspiré. Esprit capricieux, viens, prélude à ton gré !

Il descend ! il descend ! La harpe obéissante A frémi mollement sous son vol cadencé,

Et de la corde frémissante Le souffle harmonieux dans mon âme a passé.

L'onde qui baise ce rivage.

De quoi se plaint-elle à ses bords ?

Pourquoi le roseau sur la plage,

Pourquoi le ruisseau sous l'ombrage,

Rendent-ils de tristes accords ? a^

De quoi gémit la tourterelle

Quand, dans le silence des bois,

Seule auprès du ramier fidèle, a^^o^'

L'amour fait palpiter son aile.

Les baisers étouffent sa voix ? 3c

6. Comme nn /en. Cf. XIV, i" stropte. Tout ce début est à rapprocher de la même pièce.

ik. Implore. V. VII, 25 (note).

i6. Esprit capricieux. Cf. XIV, 32 : r

Toujours rebelle à nos souhaits,

L'Esprit ne souffle qui son heure...

38. Seule ne se rapporte à aucun mot exprimé dans la proposition. V. IV, 129 (note). — Ramier : au propre, pigeon sauvage ; ici, mâle de la tourt«Frelle.

Et toi, qui mollement te livre

Au doux sourire du bonheur,

Et du regard dont tu m'enivre

Me fais mourir, me fais revivre,

De quoi te plains-tu sur mon cœur? 35

Plus jeune que la jeune Aurore,

Plus limpide que ce flot pur.

Ton âme au bonheur vient d'cclore,

Et jamais aucun souffle encore

N'en a terni le vague azur. 4o

Cependant, si ton cœur soupire

De quelque poids mystérieux,

Sur tes traits si la joie expire.

Et si tout près de ton sourire

Bi-ille une larme dans tes yeux, - 45

Hélas ! c'est que notre faiblesse,

Pliant sous sa félicité

Gomme un roseau qu'un souffle abaisse,

Donne l'accent de la tristesse

Même au chant de la volupté ; 5o

Ou bien peut-être qu'avertie

De la fuite de nos plaisirs.

L'âme en extase anéantie

Se réveille et sent que la vie

Fuit dans chacun de nos soupirs. 55

Ah ! laisse le zéphir avide

A leur source arrêter tes pleurs ;

Jouissons de l'heure rapide :

3i. Toi, La femme du poète. V. l'argument.

3j~33. Livre, enivre, pour livres, enivres. Licence qu'affectionne Lamartine et que n'ont jamais admise les classiques : ils pratiquaient le retranchement de \'s finale dans les verbes à la première personne du singulier (je croi, je fai), mais ne retendaient pas à la seconde. — Cf. XXVIII. /n ; XL, a38; XLI, ii4; XLII, loi.

/ii-43. Soupire, expire. V. Il, i35-i36 (note). ^

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