INVOCATION
Le Dernier Chant du Pèlerinage d'IIarold commence par une invocation à la Liberté. C'est en effet pour la conquête de leur liberté que les Grecs se battent contre les Turcs. Mais la lutte qui se livre est aussi une lutte religieuse, la lutte du Christ contre l'Islam ; et, sous l'empire de cette préoccupation, le poète confond sous ce nom de Liberté deux choses absolument distinctes : l'indépendance politique, et la liberté de l'àme ou libre arbitre. L'une est un droit humain, l'autre un dogme religieux ou philosophique.
Muse des derniers temps, divinité sublime
Qui des monts fabuleux n'habites plus la cime;
Toi qui n'as pour séjour, pour temples, pour autels,
Que le sein frémissant des généreux mortels ;
Toi dont la main se plaît à couronner ta lyre 5
Des lauriers du combat, des palmes du martyre,
Et qui fais retentir l'Hémus ressuscité
Des noms vengeurs du Christ et de la liberté ;
Sentiment plus qu'humain que l'homme déifie,
Viens seul : c'est à toi seul que mon cœur sacrifie! lo
Les siècles de l'erreur sont passés, l'homme est vieux;
Ce monde, en grandissant, a détrôné ses dieux,
1. Des derniers temps : récente, moderne. Cette muse est la Liberté. Byron avait invoqué, au sujet de la Grèce, le « génie de la Liberté » (Childe Harold, II, Lxxiv).
2. Entendez : qui n'habites pas, comme les Muses des temps fabuleux, la cime des monts.
7. Hémus, chaîne de montagnes de Thrace (auj. Balkans). — Bessuscité, après de longs siècles de silence.
9. Sentiment. Apposition à Muse, qui entraîne au vers suivant le masculin seul. — Plus qu'humain : qui élèves l'homme au-dessus de Ini-mème. Il y a quelque embarras dans la pensée comme dans la construction de cette fin de phrase ; la source de celte confusion est dans le double sens du mot « liberté » : v. l'argument. — Sur la rime déifie, sacrifie, v. Il, i35-i36 (note).
INVOCATION 9a
Comme l'homme qui touche à son adolescence
Brise les vains hochets de sa crédule enlance.
L'Olympe n'entend plus, sur ses sommets sacrés, ib
Hennir du dieu du jour les coursiers altérés ;
Jupiter voit sa foudre, entre ses mains brisée,
Des fils grossiers d Omar provoquer la risée ;
Le JNil souille au désert de son impur limon
Les débris mutilés de l'antique Memnon ; aa
Délos n'a plus d'autels, Delphes n'a plus d'oracles;
Le temps a balayé le temple et les rhiracles.
Hors le culte éternel, vingt cultes différents.
Du stupide univers bienfaiteurs ou tyrans,
Ont passé : cherchez-les dans la cendre de Rome !... 20
Mais il reste à jamais au fond du cœur de l'homme
Deux sentiments divins, plus forts que le tiépas :
L'amour, la liberté, dieux qui ne mourront pas !
L'amour! je l'ai chanté, quand, plein de son délire.
Ce nom seul murmuré faisait vibrer ma lyre, 3o
Et que mon cœur cédait au pouvoir d'un coup d'œil,
Comme la voile au vent qui la pousse à l'écueil.
J'aimai, je fus aimé, c'est assez pour ma tombe ;
Qu'on y grave ces mots, et qu'une larme y tombe!
18. Les fis d'Omar: les mahométans. On sait qu"Omar I", cousin de Mahomet et deuxième calife de l'Islam (634 ap. J.-C.), fut le plus actif propagateur de la religion musulmane.
20. Memnon, roi légendaire d'Ethiopie. Il s'agit ici d'une statue célèbre qu'il avait à Thèbes, en Egypte, et qui rendait des sons harmonieus lorsqu'elle était frappée des premiers rayons du soleil.
21. Délos, île de la mer Egée, où l'a légende faisait naître Apollon ; ce dieu y avait un temple célèbre dans toute l'antiquité. Cf. XI, 7 (note). — Delphes, ville de Phocide (auj. Kastri), où Apollon avait également un temple et un oracle fameus. — Cf. Byron, Har., II, 53 ; « O antique Dodone ! où est ta forêt sacrée, ta source prophétique, et ton oracle divin ? Quelle est la vallée dont l'écho redicait les réponses de Jupiter ? Quels vestiges restent encore de l'aulel Ju maître du tonnerre.'' Tout est oublié... » (trad. Pichot).
2g. Plein ne se rapporte à aucun mot exprimé dans la proposition. Y. IV, 12g (note).
3o. Seul a la valeur d'un adverbe : seulement. Entendez : quand il sufQsait de ce nom murmuré pour faiu vibrer ma lyre.
îi PÈLERINAGE D HAROLD
Remplis seul aujourd'hui ma pensée et mes vers, 35
Toi qui naquis le jour où naquit l'univers,
Liberté! premier don que Dieu fit à la terre,
Qui marquas l'homme enfant d'un divin caractère,
El qui lis reculer, à son premier aspect,
Les animaux tremblant d'un sublime respect ; 40
Don plus doux que le jour, plus brillant que la flarnme,
Air pur, air éternel, qui fais respirer l'âme !
Trop souvent les mortels, du ciel même jaloux,
Se ravissent entre eux ce bien commun à tous :
Plus durs que le destin, dans d'indignes entraves, 45
De ce que Dieu fit libre ils ont fait des esclaves ;
Ils ont de ses saints droits dégradé la raison :
Qu'ai-je dit? ils ont fait un crime de ton nom 1
Mais, semblable à ce feu que le caillou recèle.
Dont l'acier fait jaillir la brûlante étincelle, 5o
Dans les cœurs asservis tu dors ; tu ne meurs pasi
Et, quand mille tyrans enchaîneraient tes bras,
Sous le choc de ces fers dont leurs mains t'ont chargée
Tu jaillis tout à coup, et la terre est vengée !
Ces temps sont arrivés ! Aux rivages d'Argos 55
IS'entends-tu pas ce cri qui monte sur les flots? C'est ton nom ! il franchit les écueils des Dactyles, Il réveille en sursaut l'écho des Thermopyles ;
87. Premier don : don qui dates des origines même du monde et de l'hucaarité.
38. D'an divin caractère. C'est ici la liberté au sens théologique et mctapliysique.
Bg. Aspect, respect. V. II, i3d-i36 (note).
U2. Trop souvent... Il s'agit à présent de la liberté matérielle et politique. II"]. Dégrader de. Construction classique. Cf. Corneille, Nieomède, v. l6l : (Rome) vous dégraderait peut-être dès demain Du titre glorieux de citoyen romain.
55. Argos, l.'une des principales villes du Péloponnèse. Son nom est sou" vent employé en poésie, dès l'antiquité, pour désigner par métonymie la Grèce entière.
07. Les écueils des Dactyles : les écueils des côtes de la Crète. On appelait Dactyles, dans l'antiquité, des prêtres de Cybèle qui habitaient dans cette île, au mont Ida.
58. Thermopyles, défilé montagneux du massif de l'Œla. célèbre par le com-