‹ Oevres choisiesChapitre 153 sur 288 · LE CHÈ.NE · texte numérisé non relu

LE CHÈ.NE

La poudre des sillons, qui pour lui n'est qu'un jeu,

Et sur le germe éteint où couve encor la sève i&

En laisse retomber un peu.

Le printemps, de sa tiède ondée,

L'arrose comme avec la main :

Celle poussière est fécondée.

Et la vie y circule enfin. a»

La vie ! A ce seul mot tout œil, toute pensée, S'inclinent confondus et n'osent pénétrer; Au seuil de l'infini c'est la borne placée, Où la sage ignorance et l'audace insensée

Se rencontrent pour adorer I aE».

Il vit, ce géant des collines ;

Mais, avant de paraître au jour,

Il se creuse avec ses racines

Des fondements comme une tour.

Il sait quelle lutte s'apprête, So-

Et qu'il doit contre la tempête

Chercher sous la terre un appui ;

Il sait que l'ouragan sonore

L'attend au jour... ou, s'il l'ignore,

Quelqu'un du moins le sait pour lui. S5-

Ainsi quand le jeune navire

Où s'élancent les matelots,

Avant d'affronter son empire,

Veut s'apprivoiser sur les flots,

Laissant filer son vaste câble, 4o

Son ancre va chercher le sable

aa. Pénétrer. L'image est précisée au vers suivant.

a4. L'audace du savant ou du philosophe, qui prétend tout expliquer et doit renoncer pourtant à expliquer la vie. Cf. Cours familier de Liitéralure, W- Entretien ; « On devrait écrire sur le frontispice de toutes les sciences physiques ou métaphysiques, à la borne des choses explicables : « Arrètezic vous là 1 Vous êtes au bord de l'abîme ! Contemplez ! admirez I adorez ' « n'expliquez pas! On n'escalade pas la pensée de Dieu... »

.^8. Son empire. La pleine mer.

/(O. Filer. Terme propre dans la langue des marins On dit même plus brièvement : filer un cable.

Jusqu'au fond des vallons mouvants,

Et sur ce fondement mobile

Il balance son mât fragile

Et dort au vain roulis des vents, ^5

Il vit 1 Le colosse superbe

Qui couvre un arpent tout entier

Dépasse à peine le brin d'herbe

Que le moucheron fait plier.

Mais sa feuille boit la rosée, 5o

Sa racine fertilisée

Grossit comme une eau dans son cours,

Et dans son cœur qu'il fortifie

Circule un sang ivre de vie

Pour qui les siècles sont des jours. 55

Les sillons où les blés jaunissent,

Sous les pas changeants des saisons,

Se dépouillent et se vêtissent

Comme un troupeau de ses toisons ;

Le fleuve naît, gronde et s'écoule : 6o

La tour monte, vieillit, s'écroule ; •

L'hiver elTeuille le granit ;

Des générations sans nombre

Vivent et meurent sous son ombre :

Et lui? voyez, il rajeunit! 65

Son tronc que l'écorce protège, Fortifié par mille nœuds, Pour porter sa feuille ou sa neige S'élargit sur ses pieds noueux ;

45. Roalis. Au sens propre, le balanccmcat du navire. Le mot est appliqué par transposition aux vents, cause de ce balancement.

Un. Qui couvre : qui doit couvrir ; mais le présent est bien plus expressif,

67. Sous les pas changeants des saisons se rattache au vers suivant.

58. Vêtissent, pour vêtent. Ce présent de l'indicatif, grammaticalement incorrect, se rencontre fréquemment chez les meilleurs écrivains, surtout au xviiie siècle. Voltaire, Buffon, Montesquieu l'emploient couramment. "Cf. Delille, Paradis perdu, VII :

De leurs molles toisons les brebis se vêtissent. Lamartine a formé de même l'imparfait Ufiiwaii (XXIX, 176 ; XXXIII, 26).

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