AU SÉMINAIRE ]S
Moi qui n'ai point encore entre eux trouvé d'ami,
Parce qu'un cœur trop plein n'aime rien à demi,
Je m'échappe, et, cherchant ce confident supi-ème
Dont l'amour est toujours égal à ce cju'il aimç, lo
Par la porte secrète en son temple introduit.
Je répands à ses pieds non âme dans la nuit.
Ossian ! Ossian ! lorsque plus jeune encore
Je révais des brouillards et des nionts d'Inistore;
Quand, tes vers dans le cœur et ta harpe à la main, i5
Je m'enfonçais l'hiver dans les bois sans chemin.
Que j'écoutais sifiler dans la bru\ère grise,
Comme l'âme des morts, le souffle de la bise,
Que mes cheveux fouettaient mon fi-ont, que les torrents,
Hurlant d'horreur aux bords des goulîres dévorants, 20
10. Entendez : dont l'amour ne déroit jamais ceux qu'il aime. L'expression n'est pas très claire. • — Lamartine avait d'abord écrit : ce qui l'aime.
11. Introduit. Le passif pour le rcUéchi : m'clant introduit V. I, 26 (note). i3. Ossian. Barde gaélique du lu» siècle ap. J.-C. Macpherson, poète
écossais, publia en 1760 des poèmes qu'il attribuait à Ossian et qui obtinrent dans toute l'Europe un succès incomparable ; il est démontré aujourd'hui qu'il les avait rédigés lui-même, en s'inspiranl des vieilles légendes de son pays. — C'est à sa propre jeunesse, à son propre enthousiasme pour les poèmes d'Ossian que Lamartine a pensé ici. Cf. Confidences, VI, vi : « Il m'en tomba une (édition) sous la main. Je m'abimai dans cet océan d'ombres, de sang, de larmes, de fantômes, décume, de neige, de frimas, et d'images dont l'immensité, le demi-jour et la tristesse correspondaient si bien à la mélancolie grandiose d'une àme de seize ans qui ouvre ses premiers rayons (si'c) sur l'infini. Ossian, ses sites et ses images correspondaient merveilleusement aussi à la nature du pays de montagnes presque écossaises, à la saison de l'année et à la mélancolie des sites où je le lisais. C'était dans les âpres frissons de novembre et de décembre. La terre était couverte d'un mantea-.i de neige percé çà et là par les troncs noirs des sapins épars, ou surmonté par les branches nues des chênes où s'assemblaient et criaient les volées de corneilles. Les brumes glacées suspendaient le givre aux buissons. Les nuages ondoyaient sur les cimes ensevelies des montagnes. De rares échap- [)ées de soleil les perçaient par moments et découvraient de profondes perspectives de vallées sans fond, où l'œii pouv.-iit supposer des golfes de mer. C'était la décoration naturelle et sublime des poèmes d'Ossian que je tenais à la main... »
i4. Inisîcre. Inistiogc, viile d'irjande, dans le comté de Kilkennv.
i5. Ta harpe à la main. Lamartine, à l'époque de sa passion pour Ossian, fit lui-même des vers ossiaaiques (v. Confidences, VI, xi) ; et Ossian demeura l'une des plus importantes sources littéraires de son inspiration : « Ossian, déclare-t-il lui-même, est certainement une des palettes ou mon imagination a broyé le plus de couleurs, et qui a laissé le plus de ses teintes sur les faibles ébauches que j'ai tracées depuis. »