INTRODUCTION LVII
Se reposer d'aimer en tomljant dans l'extase I Ah! c'est- plus de nectar que n'en contient le vase. C'est de quoi sur vos pieds le faire déborder : C'est ce qu'à ces enfants Dieu semblait accorder !
Mais cette première éducation, ce premier effort de l'âme pour s'élever au-dessus des affections trop étroites de la famille, est brusquement rompu. Arrachés à leur retraite, Cédar et Daïdha se voient transportés dans l'infâme cité des géants, idoles humaines qu'adore en tremblant un peuple d'esclaves :
Dans leurs affreux blasphèmes, Quelques hommes hardis se sont faits dieux eux-mêmes 1 De prestiges sacrés éblouissant les yeux, L'ignorance et la peur les reconnaissent dieux. Pour imposer leur joug au reste de la terre. Ils cachent leurs secrets dans la nuit du mystère, Et sur l'esprit du peuple épaississant la nuit. Voilent le jour à ceux cjuc leur fourbe séduit
La vie ignoble de ces monstres est longuement et complaisamment dépeinte. Tous les excès d'une société que n'a point encore visitée l'idée de Dieu, toutes les horreurs d'une civihsation grossière où l'abus des jouissances conduit à la plus atroce cruauté y sont accumulés à plaisir:
A leurs goûts dépravés par l'excès monotone,
Il n'est plus de plaisir qu'un crime n'assaisonne.
Ils ne savourent plus l'amour ni la beauté
Si l'horreur ne s'y mêle avec la volupté,
Si de la bouche même où leur bouche se pâme
Quelque cri de douleur n'aiguillonne leur àme.
Dans les infâmes jeux de leur divin loisir
Le supplice de l'homme est leur premier plaisir
Cédar et Daïdha, séparés l'un de l'autre, voués à l'esclavage et à l'ignominie, se réunissent pourtant après bien des épreuves et prennent avec leurs enfants le chemin du désert; mais c'est pour y périr. Tant dé douleurs n'ont pas suffi à expier la faute que l'ange a commise en préférant la terre au ciel : il lui faut subir la suprême torture des cœurs humains, voir, impuissant, mourir ses enfants et sa femme, et entendre retentir sur
a propre agonie, au-dessus du bûcher qu'il s'est élevé lui-
;;?me, l'arrêt du ciel inexorable :
« Tu ne remonteras au ciel qui tè vit naître Que par les cent degrés de 1 échelle de l'être. Et chacun en montant te brûlera le pied ; Et ton crime d'amour ne peut être expié
LVill LAMARTINE : ŒUVRES CHOISIES
Qu'après que cette cendre aux quatre vents semée. Par le temps réunie et par Dieu ranimée, Pour faire à ton esprit de nouveaux vêtements Aura repris ton corps à tous les éléments, Et, prêtant à ton âme une enveloppe neuve, Renouvelé neuf fois ta vie et ton épreuve ; A moins que le pardon, justice de l'amour, Ne descende vivant en ce mortel séjour 1 »
L'ouragan, à ces mots se levant sur la plaine, SoufQa sur le bûcher de toute son haleine. Et dispersa la cendre en pâles tourbillons. Comme un semeur, 1 hiver, la semence aux sillons. L'immobile désert sentit frémir sa poudre. L'occident se couvrit de menace et de foudre ; Des nuages pesants, pleins de tonnerre et d'eau. Posèrent sur les monts comme un sombre fardeau, . Et, sur son front levé vers la céleste voûte. L'homme sentit pleuvoir une première goutte.
Et le poème s'achève ainsi, non sans grandeur, sur les ténèhres vengeresses du Déluge et sur l'obscure espérance de la Rédemption.
Il y a dans la Chute d'un Ange l'ébauche d'un poème philosophique, admirable dans quelques-unes de ses parties, mais fragmentaire et passablement confus; il y a surtout" un immense poème de la nature orientale et primitive, éclatant, coloré, et qui, en dépit de noiiibreuses défaillances, présente le génie de Lamartine sous un jour inattendu. Après les grisailles des Méditations et la pure lumière des Harmonies, les « visions » de la Chute d'un Ange sont le triomphe de la couleur. Pour la première fois, Lamartine semble vouloir s'adresser aux yeux plus qu'à l'oreille, aux sens plutôt qu'à l'âme. La nécessité de renouveler ce thème, si souvent traité depuis les débuts du romantisme, des amours et des aventures des anges, le désir d'utiliser en poésie, comme il les avait utilisés en prose dans le récit de son voyage, les matériaux rapportés d'Orient, l'ont amené à multiplier les épisodes et les descriptions, richesses accessoires qui ont fini par passer au premier plan. Jamais encore il n'avait fait un tel effort pour sortir de lui-même, pour peindre autre chose que des lieux familiers, pour exprimer des passions étrangères à sa propre nature. Ou n'est-ce pas plutôt sa nature qui a changé, en échappant aux étroitesses et aux timidités coutumièrcs du gotît occidental? Tout est énorme et monstrueux dans la Chulc d'un Anoe : la