INTRODUCTION LXI
Mais, tandis qu'il ouvre ainsi, pour les œuvres en prose, la série inépuisable des souvenirs et des confidences personnelles, Lamartine s'interdit désormais d'en faire. le thème de ses poèmes. L'amour de l'humanité, une pitié profonde pour ses douleurs; Lhistoire des idées, de leurs lents progrès, de leurs défaites et de leurs triomphes; la liberté, la religion : voilà ce qui doit maintenant nourrir sou inspiration. La pièce A M. Félix Guillemardet, sorte de confession intime, est l'histoire d'une âme généreuse qui dépouille peu à peu l'égoisme de la jeunesse et des passions individuelles, pour n'éprouver plus que des sentiments d'universelle pitié, de fraternité envers tous les hommes, et toutes les émotions les plus hautes des âmes désintéressées :
Frère, le temps n'est plus où j "écoutais mon àme Se plaindre et soupirer comme une faible femme Qui de sa propre voix soi-même s attendrit
Ma personnalité remplissait la nature :
On eût dit qu avant elle aucune créature Navait vécu, souffert, aimé, perdu, gémi ; Que j étais à moi seul le mot du grand mystère. Et que toute pitié du ciel et de la terre Dût rayonner sur ma fourmi !
Puis mon cœur, insensible à ses propres misères, S'est élargi plus tard aux douleurs de mes frères : Tous leurs maux ont coulé dans le lac de mes pleurs ; Et, comme un grand linceul que la pitié déroule, L'àme d'un seul, ouverte aux plaintes de la foule, A gémi toutes les douleurs.
Jamais les idées n\ nt été plus nombreuses, plus hardies que dans ce petit recueil où pas une pièce n'est achevée, mais qui montre des routes si neuves. Lamartine touche à cette terre promise de la poésie agissante et bienfaisante, toute nourrie des réalités de la vie humaine et sociale, qu'il a si ardemment souhaitée. Mais sa pensée dépasse son œuvre, ses désirs dépassent "ses forces, et la plume lui tombe des mains.... 11 écrira encore çà et là, isolément, quelques poèmes qui sont parmi ses chefs-d'œuvre; mais les Recueillements sont le dernier volume de vers qu'il publie : à proprement parler, sa carrière poétique est close.
11 avait alors cinquante ans. La mort de son ami Virieu, survenue peu après (avril 1841), marqua pour lui une douloureuse étape : «Je perds en lui autant que vous-même, écrivaitil à Mlle de Virieu, tout le passé, tout ce qui restait d'affec-
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tioii, de jeunesse clans ma vie «; il ne voyait plus devant lui qu'un a reste de chemin bien morne et bien solitaire' ». Dix années de vie politique intense et affairée ne devaient même pas lui laisser le loisir d'entendre le « chant intérieur ». Pourtant, en 1849, au lendeinain de la Révolution, il se laissait aller encore à rêver pour l'avenir un retour de l'inspiration poétique : « Si, après les sueurs, les labeurs, les agitations et les lassitudes de la journée humaine, la volonté de Dieu me réservait un long soir d'inaction, de repos, de sérénité avant la nuit, je sens que je redeviendrais volontiers à la fin de mes jours ce que je fus au commencement : un poète, un adorateur, un chantre de sa création. Seulement, au lieu de chanter pour moi-même ou pour les hommes, je chanterais pour lui; mes hymnes ne contiendraient que le nom éternel et infini, et mes vers... seraient une note sacrée de ce cantique incessant et universel que toute créature doit chanter, du cœur ou de la voix, en naissant, en vivant, en passant, en mourant, devant son Créateur^... »
Cette poésie de la vieillesse, « extase de résignation, de confiance et d'adoi^ation », dont il se faisait une idée si sereine et si pure, il ne lui fut pas donné de la réaliser. Est-il bien nécessaire de se demander pourquoi? Des soucis d'argent, plus pressants de jour en jour, l'arrachaient à lui-môme et lui étaient toute liberté d'esprit. Les artifices du métier poétique, si pénibles dès qu'ils ont cessé d'être une joie pour l'artiste heureux de sa virtuosité, lui devenaient insupportables. 11 n'y a assurément ni exagération ni affectation dans ces lignes qu'il adressait à Mme de Girardin dès 184^ : « Faite.s-vous des vers? J'y ai renoncé. C'est trop puéril pour le chiffre de mes années. La rime me fait rougir de honte. Sublime enfantillage dont je ne veux plus. — Philosophie et politique, je ne vois plus que cela, et cela se fait en prose. » Surtout, à mesure qu'il avançait en âge, il avait le sentiment que bien peu de paroles' valent la peine d'être prononcées : il ne voulait plus dire que des choses essentielles, ou se taire.
Mais, quand l'inspiration renaissait, à de longs intervalles, assez spontanée et assez forte pour dominer les préoccupations de la vie quotidienne et susciter en lui cette espèce de chaleur, cette espèce d'illusion aussi qui sont nécessaires à la
I. Lettre à Mllede Virieu du i4 avril i8(5i. a. Préface des Médilalions (2 juillet iSig).
INTRODUCTION LXIH
création poétique, il donnait des œuvres admirables. Ainsi sont nés ia Marseillaise de la Paix {[8ii). les fragments du Dt'serf (1836), et les sublimes «psalmodies de Tàme » de la Vigne et la Maison (-1857), adieux à sa vie finissante, pieux souvenir adressé aux joies et aux douleurs de jadis :
Que me fait le coteau, le toit, la vigne aride?
Que me ferait le ciel, si le ciel était vide ?
Je ne vois en ces lieux que ceux qui n'y sont pas I....,
Des bonheurs disparus se rappeler la place.
C'est rouvrir des cercueils pour revoir des trépas 1
Le mur est gris, la tuile est rousse.
L'hiver a rongé le ciment ; Des pierres disjointes la mousse Verdit l'humide fondement
La porte où file l'araignée.
Qui n'entend plus le doux accueil,
Reste immobile et dédaignée
Et ne tourne plus sur son seuil ;
Les volets que le moineau souille.
Détachés de leurs gonds de rouille.
Battent nuit et jour le granit ;
Les vitraux brisés par les grêles
Livrent aux vieilles hirondelles
Un libre passage à leur nid ! ^
Leur gazouillement sur les dalles
Couvertes de duvets flottants
Est la seule voix de ces salles
Pleines des silences du temps.
De la solitaire demeure
Une ombre lourde d'heure en heure
Se détache sur le gazon :
Et cette ombre, couchée et morte,
Est la seule chose qui sorte
Tout le jour de cette maison 1
Toute une vie tient entre la tristesse élégîaque et amoureuse de l'Isolement, de l'Automne, et la tristesse si désolée, mais si sereine et si noble, de la Vigne et la Maison. Cependant, que l'on compare entre elles ces œuvres du début et de la fin, ni le poète ni la poésie n'ont, au fond, beaucoup changé : ici et là, même âme passionnée et résignée à la fois; ici et là, même paysage entrevu à travers les brouillards d'octobre, à demi réel, à demi rêvé. Fils des coteaux bourguignons, ébloui par lltalie, fasciné par l'Orient, Lamartine a fini par revenir aux lieux aimés de son enfance. Avant tout poète de l'âme, tenté par les aventures de la vie publique, par le rôle de « prophète » et de conducteur de peuples, par les