L HOMME
Je ressemble, Scigacar, au globe de la nuib,
Qui, dans la roule obscure où ton doigt le coiiduil, hjo
liéfléchit d'un côté les clartés éternelles.
Et de l'autre est plonge dans les ombres mortelles.
L'homme est le point fatal où les deux infinis
Par la toute-puissance ont été réunis.
A tout autre degré, moins malheureux peut-être; igS-
J'eusse été Mais je suis ce cjue je devais cire;
J'adore sans la voir ta suprême i-aison :
Gloire à toi qui m'as fait ! ce que tu fais est bon.
Cependant, accablé sous le poids de ma chaîne,
Du néant au tombeau l'adversité m'entraîne ; 200
Je marche dans la nuit par un chemin mauvais,
Ignorant d'où je viens, incertain- où je vais,
Et je rappelle en vain ma jeunesse écoulée.
Gomme l'eau du torrent dans sa source troublée.
Gloire à toi ! le malheur en naissant m'a choisi ; ao^
Gomme un jouet viA'ant, ta droite m'a saisi ;
J'ai mangé dans les pleurs le pain de ma misère,
Et tu m'as abreuvé des eaux de ta colère.
Gloire à toi ! J'ai crié, tu n'as pas répondu ;
J'ai jeté sur la terre un regard confondu ; .210
J'ai cherché dans le ciel le jour de ta justice ;
Il s'est levé. Seigneur, et c'est pour mon supplice.
190. Où ion doigl le conduit. Cf. 176 : où ton doigt me conduit. Il y a dans tout ce morceau beaucoup de repétitions et de négligences ; celle-ci est une des plus notables.
193. Fatal : marqué par le destin, c'est-à-dire ici par la Providence. — Les deux infinis : l'infini en grandeur et l'infini en petitesse. On reconnaît la doctrine de Pascal, d'après qui l'homme est placé dans l'univers à égale distance entre ces deux extrêmes : « Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini (entendez : de l'infiniment grand), un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. » (^Pensées, éd. Brunschwicg, p. 35o).
300. L'adversité. Tout ce passage, où Lamartine se donne comme la victime d'un sort implacable, sonne faux. De telles plaintes peuvent être sincères chez un Byron, chez un Chateaubriand ; mais comment Lamartine peut-il dire que le malheur l'a « choisi » dès sa naissance? Il ne faut voir dans tout ceci qu'une pure amplification littéraire : le poète n'a vraiment pas tort de dire qu'il était « ivre » de byronisme.
2o3-2o4. Le sens est net:' je cherche en vain à faire revenir ma jeunesse en arrière, comme je chercherais en vain à faire remonter l'eau d'un torrent vers sa source. Mais l'expression est assez confuse.
208. Des eaux de ta colcre. Image biblique. Cf. Job, XXI, 20 : « Qu'il (le méchant) boive la colère du Tout-Puissant. »
il MÉDITATIONS POÉTIQUES
Gloire à toi ! L'innocence est coupable à tes yeux :
Un seul être, du moins, me restait sous les cieux ;
Toi-même de nos jours avais mêlé la trame, ai5
Sa vie était ma vie, et son âme mon âme ;
Comme un fruit encor vert du rameau détaché, ytA-»^
Je l'ai vu de mon sein avant l'âge arraché !
Ce coup, que tu voulais me rendre plus terrible,
La frappa lentement pour m'être plus sensible : ajo
Dans ses traits expirants, où je lisais mon sort,
J'ai vu lutter ensemble et l'amour et la mort ;
J'ai vu dans ses regards la flamme de la vie.
Sous la main du trépas par degrés assoupie,
Se ranimer encore au souffle de l'amour. 225
Je disais chaque jour : « Soleil, encore un jour! »
Semblable au criminel qui, plongé dans les ombres,
Et descendu vivant dans les demeures sombres.
Près du dernier flambeau qui doive l'éclairer.
Se penche sur sa lampe et la voit expirer, 280
Je voulais retenir l'âme qui s'évapore ;
Dans son dernier regard je la cherchais encore !
Ce soupir, ô mon Dieu ! dans ton sein s'exhala ;
Hors du monde avec lui mon espoir s'envola !
Pardonne au désespoir un moment de blasphème, ■ 235
J'osai Je me repens : Gloire au maître suprême !
Il fit l'eau pour couler, l'aquilon pour courir. Les soleils pour brûler, et l'homme pour souffrir !
Que j'ai bien accompli cette loi de mon être 1
La nature insensible obéit sans connaître ; 2lo
2i3. L'innocence est coupable. En raison du péché originel.
2i4. Un seul être: Elvire. V. Introduclion, p. xvii-xix. — Ce souvenir inspire enfin au poète quelques vers dune émotion réelle et profonde.