LIVRE IV
Elle n obéit point aux imposteurs ; leurs miracles se font dans des carrefours, dans des déserts, dans des chambres; et c'est là qu'ils ont bon marché d'un petit nombre de spectateurs déjà disposés à tout croire. Qui est-ce qui m osera dire combien il faut de témoins oculaires pour rendre un prodige digne de foi ? Si vos miracles , faits pour prouver votre doctrine , ont eux-mêmes besoin d être prouvés, de quoi servent-ils? autant valoit n'en point foire.
Reste enfin l'examen le plus important dans la doctrine annoncée; car, puisque ceux qui disent que Dieu fait ici-bas des miracles prétendent que le diable les imite quelquefois, avec les prodiges les mieux attestés, nous ne sommes pas plus avancés qu'auparavant ; et puisque les magiciens de Pharaon osoient, en présence même de Moïse, faire les mêmes signes qull foisoit par Tordre exprès de Dieu , pourquoi , dans son absence , n eussent-ils pas, aux mêmes titres, prétendu la même autorité? Ainsi donc, après avoir prouvé la doctrine par le miracle, il fout prouver le miracle par la doctrine ' , de peur de prendre l'œuvre du démon
' Cela est formel en mille endroits de l'Écriture, et entre autres dans le Deutéronome , chapitre xiu, où il est dit que si un prophète annonçant des dieux étrangers confirme ses discours par des prodiges, et que ce qu'il prédit arrive, loin d'y avoir aucun égard on doit mettre ce prophète à mort. Quand donc les païens mettoient à mort les apôtres leur annonçant un dieu étranger, et prouvant leur
2i8 EMILE.
pour l'œuvre de Dieu. Que pensez-vous de ce
dialéle 1 ?
Cette doctrine , venant de Dieu , doit porter le sacré caractère de la Divinité; non seulement elle doit nous éclaircir les idées confuses que le raisonnement en trace dans notre esprit , mais elle doit aussi nous proposer un culte, une morale, et des maximes convenables aux attributs par lesquels seuls nous concevons son essence. Si donc elle ne nous apprenoit que des choses absurdes et sans raison , si elle ne nous inspiroit que des sentiments
mission par des prédictions et des miracles, je ne vois pas ce qu'on avoit à leur objecter de solide qu'ils ne pussent à l'instant rétorquer contre nous. Or, que faire en pareil cas? une seule chose : revenir au raisonnement, et laisser là les miracles. Mieux eût valu n'y pas recourir. C'est là du bon sess le plus simple, qu'on n'obscurcit qu'à force de distinctions tout au moins très subtiles. Des subtilités dans le christianisme! Mais Jésus-Christ a donc eu tort de promettre le royaume des cieux aux simples ; il a donc eu tort de commencer le plus beau de ses discours par féliciter les pauvres, d'esprit, s'il faut tant d'esprit pour entendre sa doctrine et pour apprendre à croire en lui. Quand vous m'aurez prouvé que je dois me soumettre, tout ira fort bien : mais pour me prouver cela mettez-vous à ma portée; mesurez vos raisonnements à la capacité d'un pauvre d'esprit, ou je ne reconnois plus en vous le vrai disciple de votre maître, et ce n'est pas sa doctrine que vous m'annoncez.
1 * On appelle ainsi en logique l'argument par lequel on fait voir le cercle vicieux résultant d'un raisonnement qui se réduit à prouver une chose incertaine et obscure par une autre entachée des mêmes défauts, puis cette seconde par la première. Le dialèle est l'argument favori des sceptiques ou pyrrhoniens, et le plus formidable , dit Bayle , de tous ceux qu'ils emploient contre les dogmatiques.