‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 106 sur 160 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

delà £art de Dieu, je ne serois pas même assuré qu'il existe.

Voilà bien des difficultés, mon enfant, et ce n'est pas tout. Parmi tant de religions diverses qui se proscrivent et s'excluent mutuellement, une seule est la bonne , si tant est qu'une le soit. Pour la reconnoître , il ne suffit pas d'en examiner une, il faut les examiner toutes; et, dans quelque ma-» tière que ce soit, on ne doit point condamner sans entendre 1 ; il faut comparer les objections aux preuves; il faut savoir ce que chacun oppose aux autres, et ce qu'il leur répond. Plus un sentiment nous parott démontré, plus nous devons chercher sur quoi tant d'hommes se fondent pour ne pas le trouver tel. Il faudroit être bien simple pour croire qu'il suffit d'entendre les docteurs de son parti pour s'instruire des raisons du parti contraire. Où sont les théologiens qui se piquent de bonne foi? où sont ceux qui, pour réfuter les raisons de

1 Plutarque * rapporte que les stoïciens, entre autres bizarres paradoxes, soutenoient que, dans un jugement contradictoire, il étoit mutile d'entendre les deux parties : Car, disoient-ils, ou le premier a prouvé son dire, ou il ne l'a pas prouvé : s'il l'a prouvé, tout est dit, et la partie adverse doit être condamnée; s'il ne l'a pas prouvé, il a tort, et doit être débouté. Je trouve que la méthode de tous ceux qui admettent une révélation exclusive ressemble beaucoup à celle de ces stoïciens. Sitôt que chacun prétend avoir seul raison , pour choisir entre tant de partis, il les faut tous écouter, ou l'on est injuste.

* Contredits des Philosophes stàiques, § 6.

leurs adversaires, ne commencent pas par les affaiblir? Chacun brille dans son parti : mais tel au milieu des siens est tout fier de ses preuves, qui ferait un fort sot personnage avec ces mêmes preuves parmi des gens d un autre parti. Voulezvous* vous instruire dans les livres; quelle érudition il faut acquérir! que de langues il faut apprendre! que de bibliothèques il fout feuilleter ! quelle immense lecture il fout foire ! Qui me guidera dans le choix? Difficilement trouveraton dans un pays les meilleurs livres du parti contraire , à plus forte raison ceux de tous les partis : quand on les trouverait, ils seraient bientôt réfutés. L'absent a toujours tort, et de mauvaises raisons dites avec assurance effticent aisément les bonnes exposées avec mépris. D'ailleurs souvent rien n'est plus trompeur que les livres et ne rend moins fidèlement les sentiments de ceux qui les ont écrits. Quand vous avez voulu juger de la foi catholique sur le livre de Bossu et, vous vous êtes trouvé loin de compte après avoir vécu parmi nous. Vous avez vu que la doctrine avec laquelle on répond aux protestants n'est point celle qu'on enseigne au peuple, et que le livre de Bossuet ne ressemble guère aux instructions du prône ■ . Pour

1 * Ce livre de Bossuet est V Exposition de la doctrine de l'Église .catholique, réimprimée plus de vingt fois, et traduite dans toutes les langues de l'Europe. La meilleure édition est celle de l'abbé* Lequeux,

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