‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 125 sur 160 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

gens, même en âge de raison, que vous ne les ayez premièrement mis en état de l'entendre. La plupart des discours perdus le sont bien plus par la faute des maîtres que par celle des disciples. Le pédant et l'instituteur disent à-peu-près les mêmes choses: mais le premier les dit à tout propos; le second ije les dit que quand il est sûr de leur effet.

Comme un somnambule, errant durant son sommeil, marche en dormant sur les bords d'un précipice, dans lequel il tomberoit s'il étoit éveillé tout-à-coup; ainsi mon Emile, dans le sommeil de l'ignorance, échappe à des périls qu'il n'aperçoit point r si je l'éveille en sursaut, il est perdu. Tâchons premièrement de l'éloigner du précipice, et puis nous l'éveillerons pour le lui montrer de plus loin.

La lecture, la solitude, l'oisiveté, la vie molle et sédentaire, le commerce des femmes et des jeunes gens; voilà les sentiers dangereux à frayer à son âge, et qui le tiennent sans cesse à côté du péril. C'est par d'autres objets sensibles que je donne le change à ses sens, c'est en traçant un autre cours qux esprits que je les détourne de celui qu'ils commençoient à prendre ; c'est en exerçant son corps à des travaux pénibles que j'arrête l'activité de l'imagination qui l'entraîne. Quand les bras travaillent beaucoup , l'imagination se repose ; quand le corps est bien las, le cœur ne s'échauffe

point. La précaution la plus prompte et la plus facile est de l'arracher au danger local. Je l'emméne d'abord hors des villes, loin des objets capables de le tenter. Mais ce n est psfe assez; dans quel désert, dans quel sauvage asile échappera-t41 aux images qui le poursuivent?. Ce n est rien d'éloigner les objets dangereux , si je n'en éloigne aussi le souvenir : si je ne trouve l'art de le détacher de tout, si je ne le distrais de lui-même, autant valoit le laisser ou il étoit.

Emile sait un métier; mais ce métier n est pas ici notre ressource; il aime et entend l'agriculture, mais l'agriculture ne nous suffit pas : les occupations qu'A connoît deviennent une routine; en s'y livrant , il est comme ne faisant rien ; il pense à tout autre chose; la tête et les bras agissent séparément. Il lui faut une occupation nouvelle qui l'intéresse par sa nouveauté, qui le tienne en haleine, qui lui plaise, qui l'applique, qui l'exerce; une occupation dont il se passionne, et à laquelle il soit tout entier. Or, la seule qui' me paroît réunir toutes ces conditions est la chasse. Si la chasse est jamais un plaisir innocent, si jamais elle est convenable à l'homme, c'est à présent qu'il y fout avoir recours. Emile a tout ce qu'il faut pour y y réussir; U est robuste, adroit; patient, infatigable. Infailliblement il prendra du goût pour cet exercice; il y mettra toute l'ardeur de son âge; il

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