‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 124 sur 160 · LIVRE IV. m · texte numérisé non relu

LIVRE IV. m

mon ni réprimande, il vous dira toujours tout, et qu on n'osera lui rien confier qu'il vous doive taire , quand on sera bien sûr qu'il ne vous taira rien.

Ce, qui me fait le plus compter sur ma méthode , c'est qu'en suivant ses eflfets le plus exactement qu'il m'est possible, je ne vois pas une situation dans la me de mon élève qui ne me hisse de lui quelque image agréable. Au moment même où les foreurs du tempéramwt l'entraînent, et où, révolté contre la main qui l'arrête, il se débat et commence à meeh&pper , dans ses agitations , dans ses emportements, je jretrouve encore sa première simplicité; son cœur, aussi pur que son corps, ne connoît pas plus le déguisement que le vice; les reproches ni le mépris i\e l'ont point rejidu lâche; jamais la vile crainte ne lui apprit à se déguiser. Il a toute l'indiscrétion de l'innocence; il est naïf sans scrupule; il ne sait encore à quoi sert de tromper. Il ne se passe pas un mouvement dans son ame que sa bouche ou ses yeux ne le disent ; et souvent les sentiments qu'il éprouve me sont connus plus tôt qu'à lui.

Tant qu'il continue de m'ouvrir aitfsilihrement son ame, et de me dire avec plaisir ce qu'il sent, j£ n'ai rien à craindre, le péril n'est pas encore proche; mais s il devient plus timide, plus réservé, que j'aperçoive daps ses entretiens le premier embarras de la honte , déjà Finstinct.se dé-

veloppe, déjà la notion du mal commence à s y joindre, il n'y a plus un moment à perdre; et, si je ne me hâte de l'instruire, il sera bientôt instruit malgré moi.

Plus d'un lecteur, même en adoptant mes idées, pensera qu'il ne s'agit ici que d'une conversation prise au hasard avec le jeune homme , et que tout est fait. Oh ! que ce n'est pas ainsi que le cœur humain se gouverne! Ce qu'on dit ne signifie rien si Ton na préparé le moment de le dire. Avant de semer il faut labourer la terre: la semence de la vertu lève difficilement; il faut de longs apprêts pour lui faire prendre racine. Une des choses qui rendent les prédications le plus inutiles est qu'on les fait indifféremment à tout le monde sans discernement et sans choix. Comment peut-on penser que le même sermon convienne à tant d'auditeurs si diversement disposés, si différents d'esprit, d'humeurs , d'âges , de sexes , d'états , et d'opinions? Il n'y en a peut-être pas deux auxquels ce qu'on dit à tous puisse être convenable ; et toutes nos affections ont si peu de constance, qu'il n'y a peutêtre pas deux moments dans la vie de chaque homme où le même discours fît sur- lui la mpme impression. Jugez si, quand les sens enflammés aliènent l'entendement et tyrannisent la volonté, c'est, le temps d'écouter les graves leçons de la sagesse. Ne parlez donc jamais raison aux jeunes

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