‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 129 sur 160 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

çoise est trop précieuse pour supporter jamais dans un livre la naïveté des premières instructions sur certains sujets.

La langue françofte est, dit-on," la plus chaste des langues; je la crois-, moi, la plus obscène; car il me semble que la chasteté d une langue ne consiste pas à éviter avec soin les tours déshonnétes, mais à ne les pas avoir. En effet, pour les éviter, il faut qu'on y pense; et il n'y a point de langue ' où il soit plus difficile de parler purement en tout sens que la françoise. Le lecteur, toujours plus habile à trouver des sens 'obscènes que l'auteur à Ies.écarter, se scandalise et s'effarouche de tout. Comment ce qui passe par des oreilles impures ne contracteroit-il pas leur souillure? Au contraire, un peuple de bonnes mœurs a des termes propres pour toutes choses"; et ces termes sont toujours honnêtes, parcequ'ils sont toujours employés honnêtement. Il est impossible d'imaginer un langage plus modeste que celui de la Bible, précisément parceque tout y est dit avec naïveté. Pour rendre immodestes les mêmes choses , il suffit de les traduire en françois. Ce que je dois dire à mon Emile n'aura rien que d'honnête et de chaste à son oreille ; mais, pour le trouver tel à la lecture, il faudroit avoir tin cœur aussi pur que le sien.

Je penserois même que des réflexions sur la véritable pureté du discours et sur la fausse délica-

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tesse du vice pouwoienî: tenir une place utile dans les entretiens de morale où ce sujet nous conduit; car , en apprefiant le langage de l'honnêteté, il doit appruncfce aussi celui de la décence, et il faut bien qu'il sache pourquoi ces deux langages sont si différents. Quoi qu'il en soit, je soutiens qu'au lieu des vains préceptes dont on rebat avant le temps les oreilles de la jeunesse, et dont elle se moque à l'âge où ils seroient de saison ; si l'on attend, si l'on prépare le moment de se faire entendre ; qu'alors on lui expose*fes lois de la nature dans toute leur vérité; qu'on lui montre la sanction de ces mêtoes lois dans les maux physiques et moraux qu'attire leur infraction sur les coupables; qu'en lui parlant de cet inconcevable nàystère de la génération , l'on joigne à l'idée de l'attrait que l'auteur delà nature donrffe à cet acte celle de l'attachement exclusif qui le rend délicieux , celle des devoirs de fidélité, de pudeur, qui l'environnent, et qui redoublent son charme en remplissant son objet; qu'en lui peignant le mariage, non seulement comme la plus douce des sociétés, mais comme le plus inviolable et le plus saint de tous les contrats , on lui dise avec force toutes les raisons qui rendent un nœu4 si sacré respectable à tous les hommes, et qui couvrent de haine et de malédictions quiconque ose en souiller la pureté; qu'on lui fasse un tableau frappant et vrai des

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horreurs de la débauche , de soji stupide abrutissement, de la pente insensible* par laquelle un «premier désordre conduit à tous, et traîne enfin celui qui s'y litre à sa perte ; si , dis^je , on lui montre avec évidence comment, au gotît.de la chasteté tiennent la santé , la force, le courage, les vertus, l'amour même, et tous les vrais biens de v Thomme; je soutiens qu'alors on lui rendra cette même chasteté désirable et chère , et qu'on trouvera son esprit docile aux moyens qu'on lui donnera pour la conserver : car tant qu'on la conserve on la respecte; on ne la méprise qu'après l'avoir perdue. ' *

Il n'est point vrai que le penchant au mal soit indomptable, et qu'on ne soit pas maître de le vaincre avant d'avoir pris l'habitude d'y succomber. . Aurélius Victor dit , que plusieurs hommes transportés d'amour achetèrent volontairement de leur vie une nuit de Cléopâtre ; et ce sacrifice n'est pas impossible à l'ivresse de la passion. Mais supposons que l'homme le plus furieux, et qui commande le moins à ses sens , vît l'appareil du supplice , sûr d'y périr dans les tourments un quart d'heure après ; non seulement cet homme , dès cet instant, deviendrait supérieur aux tentations^ il lui en coûtfcroit même peu de leur résister : bientôt l'image affreuse dont ell«s seroient accompa-

1 * De Vir. il!., c. lxxxvi.

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gnées le distrairait délies; et, toujours rebutées, elles se lasseroient de revenir. C'est la seule tiédeur de notre volonté qui fait toute notre foiblesse, • et l'on est toujours fort pour faine ce qu on veut fortement , Volmli nihil difficile. Oh ! si nous détestions le vice autant que nous aimons la vie , nous nous abstiendrions aussi aisément d'un crime agréable que d un poison mortel «dans un mets délicieux.

Gomment ne voit-on pas que, si toutes les leçons qnon donne sur ce point à un jeune homme sont sans succès, c'est quelles sont sans raison pour son âge, et qu'il importe à tout âge de revêtir la raison de formes qui la fassent aimer? Parlez-lui gravement quand il le faut ; mais que ce que vous lui dites ait toujours un attrait qui le force à vous écouter. Ne combattez pas ses désirs avec sécheresse; n'étouffez pas son imagination, guidez4a de peur quelle n'engendre des monstres. Parlezlui de l'amour, des femmes, des plaisirs; faites qu'il trouve dans vos conversations un charme qui flatte son jeune cœur; n'épargnez rien pour devenir son confident : ce n'est qu'à ce titre que vous serez vraiment son maître. Alors ne craignez plijs que vos entretiens l'ennuient; it vous fera parler plus que vous ne voudrez.

Jenedoutepasun instant que, si sur ces maximes j'ai su prendre toutes les précautions nécessaires ,

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