‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 13 sur 160 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

bonheur exclusif; et lamour-propre souffre encore en nous faisant sentir que cet homme n a nul besoin de nous. Mais qui est-ce qui ue plaint pas le malheureux qu'il voit souffrir? Qui est-ce qui ne voudrait pas le délivrer de ses maux s'il n en coûtait qu'un souhait pour cela? L'imagination nous met à la place du misérable plutôt qu'à celle de l'homme heureux; on sent que f un de ces états nous touche de plus près que Vautre. La pitié, es\ douce, parcequ'en se mettant à la place de celui qui souffre on sent pourtant le plaisir de ne pas souffrir comme lui. L envie est amère, en ce que l'aspect d'un homme heureux, loin de mettre l'envieux à sa place , lui donne le regret de n'y pas être. Il semble que l'un nous exempte des maux qu'il souffre, et que l'autre nous ôte les biens dont il jouit.

Voulez -vous donc exciter et nourrir dans le cœur d'un jeune homme les premiers mouvements de la sensibilité naissante , et tourner son caractère vers la bienfaisance et vers la bonté ; n'allez point foire germer en lui l'orgueil , la vanité, l'envie, par la trompeuse image du bonheur des hommes; n'exposez point d'abord à ses yeux la pompe des cours, le faste des palais, l'attrait des spectacles; ne le promenez point dans les cercles, dans les brillantes assemblées; ne lui montrez l'extérieur de la grande société qu'après l'avoir

3o EMILE,

niis en état de l'apprécier en elle-même. Lui montrer le monde avant qu'il connoisse les hommes, ee n'est pas le former, c'est le corrompre: ce n'est pas l'instruire , c'est le tromper.

Les hommes ne sont naturellement ni rois, ni grands, ni courtisans, ni riches; tous sont nés nus et pauvres, tous sujets aux misères 4e la vie, aux chagrins, aux maux, aux besoins, aux douleurs de toute espèce ; enfin tous sont condamnes à la mort. Voilà ce qui est vraiment de l'homme ; voilà dé quoi nul mortel n'est exempt. Commencez donc par étudier de la nature humaine ce qui en est le plus inséparable , ce qui constitue le mieux l'humanité.

A seize ans l'adolescent sait ce que c'est que souffrir ; car il a souffert lui-même ; mais à peine sait-il que d'autres êtres souffrent aussi : le voir sans le sentir n'est pas le savoir, et, comme je lai dit cent fois, l'enfant, n'imaginant point ce que sentent les autres, ne connoît de maux que les siens : mais quand le premier développement des sens allume en lui le feu de l'imagination ^ il commence à se sentir dans ses semblables , à s'émouvoir de leurs plaintes , et à souffrir de leurs, douleurs. C'est alors que le triste tableau de l'hjimanité souffrante doit porter à son cœur le premier attendrissement qu'il ait jamais éprouvé.

Si ce moment n'est pas facile à remarquer dans

Page 1