LIVRE IV
n est que quand elle commence à s'étendre hors de lui , qu'il prend d abord lès sentiments , ensuite les notions du bien et du mal , qui le constituent véritablement homme, et partie intégrante de son espèce. C'est donc à ce premier point qu'il faut d'abord fixer nos observations.
Elles sont difficiles en ce que , pour les faire , il faut rejeter les exemples qui sont sous nos yeux, et chercher ceux>où les développements successif se font selon Tordre de la nature.
Un enfant façonné, poli, civilisé, qui n'attend que la jouissance de mettre en œuvrte les instructions prématurées qu'il a reçues j ne se trompe jamais sur le moment où' cette puissance lui survient. Loin de l'attendre il l'accélère, il donne à son sarig une fermentation précoce , il sait quel doit ètfre 1 objet de ses désirs long-temps même avant qu'il les éprouve. Ce n'est pas la nature qui l'excite, c'est lui qui la force: elle n'a plus rien à lui apprendre en le faisant homme; il l'étoit par la pensée long-temps avant de l'être en effet.
La véritable marché de la nature est plus graduelle et plus lente. Peu à peu le sang s'enflamme , le$ esprits s'élaborent, le tempérament se forme. Le sage ouvrier qui dirige la fabrique a soin de perfectionner tous ses instruments avant de les mettre en œuvre : une longue inquiétude précède les premiers désirs , une longue ignorance leur
donne le change; on désire sans savoir quoi*- Le sang fermente et s'agite; une surabondance de vie cherche à s étendre au-dehors. L'œil s'anime et parcourt lés autres êtres, on commence à prendre intérêt à ceux qui nous environnent, on commence à sentir qu'on n'est pas fait pour vivre seul : c'est ainsi que le cœur s'ouvre aux affections humaines , et devient capable d'attachement.
Le premier sentiment dont un jeune homme élevé soigneusement est susceptible n'est pas l'amour, c'est l'amitié. Le premier acte de son imagination naissante est de lui apprendre qu'il a des semblables , et l'espèce l'affecte avant le sexe. Voilà donc un autre avantage de l'innocence prolongée; c'est" de profiter de la sensibilité naissante pour jeter dans le cœur du jeune adolescent les premières semences de l'humanité : avantage d'autant plus précieux que c'est le seul temps de la vie où les mêmes soins puissent avoir un vrai succès.
J'ai toujours vu que les jeunes gens corrompus de bonne heure, et livrés aux femmes et à la débauche, étoient inhumains et cruels; la fougue du tempérament les rendoit impatients , vindicatifs , furieux : leur imagination , pleine d'un seul objet, se refusoit à tout le reste; ils ne connoissoient ni pitié ni miséricorde ; ils auroient sacrifié père, mère, et l'univers entier, au moindre de leurs plaisirs. Au contraire, un jeune homme
élevé dans une heureuse simplicité est porté par les premiers mouvements de la nature vers les passions tendres et affectueuses : son cœur compatissant s émeut sur les peines de ses semblables; il tressaillit d'aise quand il revoit son camarade, ses bras savent trouver des étreintes caressantes , ses yeux savent verser des larmes d attendrissement; il est sensible à la honte de déplaire, au regret d'avoir offensé. Si l'ardeur d'un sang qui s enflamme le rend vif, emporté, colère, on voit le moment d'après toute la bonté de son cœur dans l'effusion de son repentir; il pleure, il gémit sur la blessure qu'il a faite; il voudrait au prix de son sang racheter celui qu'il a versé; tout son emportement s'éteint, toute sa fierté s humilie devant le sentiment de sa faute. Est-il offensé lui-même; au fort de sa fureur, une excuse, un mot le désarme ; il pardonne les torts d autrui d'aussi bon eœur qu'il répare les siens. L'adolescence n'est l'âge ni de la vengeance ni de la haine ; elle est celui de la commisération , de la clémence, de la générosité. Oui , je le soutiens et je ne crains point d'être démenti par l'expérience, un enfant qui n'est pas mal né, et qui a conservé jusqu'à vingt ans son innocence, est à cet âge le plus généreux, le meilleur, le plus aimant et le plus aimable des hommes. On ne vous a jamais rien dit de semblable ; je le crois bien ; vos philosophes , élevés dans
toute la corruption des collèges , n'ont garde de
savoir cela.
C'est la foiblesse de l'homme qui le rend so-* ciable; ce sont nos misères communes qui portent nos cœurs à l'humanité : nous ne lui devrions rien si nous n'étions pas hommes. Tout attachement est un signe d'insuffisance : si chacun de nous n'avoit nul besoin des autres , il ne songeroit guère à s'unir à eux. Ainsi de notre infirmité même naît notre frêle bonheur. Un être vraiment heureux est un être solitaire; Dieu seul jouit d'un bonheur absolu ; mais qui de nous en a l'idée? Si quelque être imparfait pouvoit se suffire à lui-même , de quoi jouiroit-il selon nous? Il seroit seul, il seroit misérable. Je ne conçois pas que celui qui n'a besoin de rien puisse aimer quelque chose: je ne conçois pas que celui qui n'aime rien puisse être heureux.
Il suit de là que nous nous attachons à nos semblables moins par le sentiment de leurs plaisirs que par celui de leurs peines; car nous y voyons bien mieux l'identité de notre nature et les garants de leur attachement pour nous. Si nos besoins communs nous unissent par intérêt , nos misères communes nous unissent par affection. L'aspect d'un homme heureux inspire aux autres moins d'amour que d'envie; on l'accuseroit volontiers d'usurper un droit qu'il n'a pas en se faisant un