LIVRE IV
absorbé dans un état si nouveau pour lui, te jeune homme se recueille pour le goûter, et tremble toujours de te perdre. S'il est bruyant, il n'est ni voluptueux fci tendre; tant qu'il $e vante, il na pas joui.
D'autres manières de penser ont produit seules ces différences. Son èœur est encore le même, mais ses opinions ont changé. Ses sentiment», plus lents à s'altérer, s'altéreront enfin par elles ; et c'est alors Seulement qu'il sera véritablement corrompu. A peine est-il entré dans le monde qu'il y prend une seconde éducation tout opposée à la première , par laquelle il apprend à mépriser ce qu'il estimoit et à estimer ce qu'il méprisoit : on lui fait regarder les leçons de se» parents et de ses maîtres comme un jargon- pédantesque, et les devoirs qu'ils lui ont prêches comme une morale puérile qu'on doit dédaigner étant grand. H se croit obligé par honneur à changer de conduite; il devient entreprenant sans désirs et fat par mauvaise honte. H raille les bonnes mœurs avant d'avoir pris du goût pour les mauvaises, et se pique de débauche sans* savoir être débauché. Je n'oublierai jamais l'aveu d'un jeune officier aux gardes-suisses, qui s'ennuyoît beaucoup des plaisirs bruyants de ses camarade** et h'osoit s'y refuser dé peur d'être moqué d'eux : « Je m'exerce à cela , disoit-il , comme à prendre du « tabac malgré ma répugnance : le goftt tiendra par
« l'habitude ; il ne faut pas toujours être enfant. »
Ainsi donc c est bien moins de la sensualité que de la vanité qu'il faut préserver un jeune homme entrait t dans le monde: il cède plus aux penchants d autrui qu'aux siens, et l'amour-propre fait plus de libertins que l'amour.
Cela posé , je demande s'il en est un sur la terre entière mieux armé que le mien contre tout ce qui peut attaquer ses mœurs, ses sentiments, ses principes; s'il eft est un plus en état de résister au torrent. Car contre quelle séduction n'est-il pas en défense? Si ses désirs l'entraînent vers le sexe, il n'y trouve point ce qu'il cherche, et son coeur préoccupé le retient. Si ses sens l'agitent et le pressent, où trouvera-t-il à les contenter? L'horreur de l'adultère et de la débauche l'éloigné également des filles publiques et des femmes mariées, et c'est toujours par l'un de ces deux états que commencent les désordres de la jeunesse. Unefille à marier peut être coquette; mais elle ne sera pas effrontée, elle n ira pas se jeter à la tête d'un jeune homme qui peut l'épouser s'il la croit sage; d'ailleurs elle aura quelqu'un pour la surveiller. Emile, de son côté , ne sera pas tout-à-fait livré à luimême; tous deux auront au moins pour gardes la crainte et la honte, inséparables des premiers désirs; ils ne passeront point tout d'un coup aux dernières familiarités, et n'auront pas le temps d'y
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venir par degrés sans obstacles. Pour s y prendre autrement, il faut qu'il ait déjà pris leçon de ses camarades, qu'il ait appris deux à se moquer de sa retenue, à devenir insolent à leur imitation. Mais quel homme au monde est moins imitateur qu'Emile? Quel homme se mène moins par le ton plaisant que celui qui n'a point de préjugés et ne sait rien, donner à ceux des autres? J'ai travaillé vingt ans à l'armer contre les moqueurs : il leur faudra plus d'un jour pour en fairç leur dupe ; car le ridicule n'est à ses yeux que la raison des sots, et rien ne rend plus insensible à la raillerie que d'être au-dessus de l'opinion. Au lieu de plaisanteries il lui faut des raisons; et, tant qu'il en sera là, je n'ai pas peur que de jeunes fous me l'enlèvent; j'ai pour moi la conscience et la vérité. S'il faut que le préjugé s'y mêle, un attachement de vingt ans est aussi quelque chose: on ne lui fera jamais croire que je l'aie ennuyé de vaines leçons; et dans un cœur droit et sensible, la voix d'un ami fidèle et vrai saura bien effacer les cris de vingt séducteurs. Comme il n'est alors question que de lui montrer qu'ils le trompent, et qu'en feignant de le traiter en homme ils le traitent réellement en enfant , j'affecterai d'être toujours simple, mais grave et clair dans mes raisonnements, afin qu'il sente que c'est moi qui le traite en homme. Je lui dirai : « Vous voyez que votre seul intérêt , qui est le
« mien , diète mes discours; je n'en peux avoir au. « cun autre. Mais pourquoi ces jeunes gens veu- « lent-ils vous persuader? c'est qu'ils veulent vous « séduire: ils ne vous aiment point, ils ne pren- « nent aucun intérêt à vous ; ils ont pour tout mo- « ttf un dépit seeret de voir que vous valefc mieux «queux; ils veulent vous rabaisser à leur petite « mesure, et ne vous reprochent de vous laisser « gouverner qu afin de vous gouverner euxnê*- « mes. Pouvez-vous croire qu'il y«eût à gagner pour « vous dans ce changement? Leur sagesse est-elle «donc si supérieure, et leur attachement d'un «jour est-il plus fort que le mien? Pour donner « quelque poids à leur raillerie i il faudrait en pcra- « voir donfcer à leur autorité; et quelle expérience « ont-ils pour élever leurs maximes au-dessus des « nôtres? Us n ont fait qu'imiter d autres étourdis, « comme ils veulent être imités à leur tour 4 Pour « se mettre au-dessus des prétendus préjugés de « leurs pères , ils s'asservissent à ceux de leurs ca- « marades. Je ne vois point ce qu'ils gagnent à « cela : mais je vois qu'ils y perdent sûrement deu* « grands avantages, celui de l'affection paternelle, « dont les conseils sont tendres et éincères, et celui « de l'expérience, qui fait juger de ce qu'on ctta- « noît; car les pères ont été enfants, et le* enfants « n'otit pas été père».
« Mais les croyez-vous sincères au moins dams