LIVRE IV
égouts dans les réservoirs des modérées compilateurs ; journaux, traductions, dictionnaires : il jette un coup d'oeil sur tout cela, puis le laisse pour n y jamais revenir. Je lui fais entendre , pour le réjouir , le bavardage des académies ; je lui fais remarquer que chacun de ceux qui les composent vaut toujours mieux seul qu'avec le corps: làdessus il tirera de lui-même la conséquence de TutUité-de tous ces beaux établissements.
Je le mène aux spectacles, pour étudier, non les mœurs, mai* le goût; car c'est là sur-tout qu'il se montre à -ceux qui savent réfléchir. Laissez les préceptes et la morale , lui dirois-je ; ce n'est pas ici qu'il faut les apprendre. Le théâtre n'est pas fait pour la vérité; il est fait pour flatter, pour amuser les hommes; il n'y a point d'école où l'on apprenne si bien l'art de leur plaire et d'intéresser le cœur humain. L'étude du théâtre mène à celle de la poésie; elles ont exactement le même objet. Qu'il ait une étincelle de goût pour elle , avec quel plaisir il cultivera les langues des poètes, le grec, le latin , l'italien ! Ces études seront pour lui des amusements sans contrainte, et n'en profiteront que mieux; elles lui seront délicieuses dans un âge et des circonstances où le cœur s'intéresse avec tant de charme à tous les genres de beauté faits pour le toucher. Figurez-vous d'un côté mon Emile, et de l'autre un polisson de collège, lisant
le quatrième livre de l'Enéide, ou Tibulle, ou le Banquet de Platon : quelle différence ! Combien le cœur de l'un est remué de ce qui n'affecte pas même l'autre! O bon jeune homme! arrête, suspends ta lecture, je te vois trop ému : je veux bien que le langage de l'amour te plaise, mais non pas qu'il t'égare : sois homme sensible , mais sois homme sage. Si tu n'es que l'un des deux, tu n'es rien. Au reste, qu'il réussisse ou non dans les langues mortes, dans les belles-lettres, dans la poésie, peu m'importe. Il n'en vaudra pas moins s'il ne sait rien de tout cela, et ce n'est pas de tous ces badinages qu'il s'agit dans son éducation.
Mon principal objet, en lui apprenant à sentir et aimer le beau dans tous les genres, est.d'y fixer ses affections et ses goûts, d'empêcher que ses appétits naturels ne s'altèrent , et qu'il ne cherche un jour dans sa richesse les moyens d'être heureux, qu'il doit trouver plus près de lui. J'ai dit ailleurs que le goût n'étoit que l'art de se connoître en petites choses ' , et cela est très vrai : mais puisque c'est d'un tissu de petites choses que dépend l'agré ment de la vie, de tels soins ne sont rien moins qu'indifférents ; c'est par eux que nous apprenons à la remplir des biens mis à notre portée, dans toute la vérité qu'ils peuvent avoir pour nous. Je n'entends point ici les biens moraux qui tiennent à la bonne
* * Lettre à d'Alembert.