LIVRE IV
recevoir des autres que les services qu on i|e peut tirer de soi.
Je ne voudrois point avoir un palais pour de* meure; car dans ce palais je n habiterais qu une chambre ; toute pièce commune n'est à personne, et la chambre de chacun de mes gens me serait aussi étrangère que celle de mon voisin. Les Orientaux, bien que très voluptueux, sont tous logés et meublés simplement. Ils regardent la vie comme . un voyage, et leur maison comme un cabaret.
Cette raison prend peu sur nous autres riches , qui nous arrangeons pour vivre toujours : mais j'en aurois une différente qui produiroit le même effet. Il me sembleroit que m'établir avec tant d appareil dans un lieu seroit me bannir de tous les autres, . et in emprisonner pour ainsi dire dans mon palais; C'est tin assez beau palais que le monde; tout ri estil pas au riche quand il veut jouir? Ubi benè, ibi patria; c'est là sa devise; ses lares sont les lieux où l'argent peut tout, son pays est par-tout où peut passer son coffre-fort , comme Philippe terioit à lui toute place forte où ptfuvoit entrer un mulet chargé d'argent ' . Pourquoi donc s'aller circen-
1 Un étranger superbement mis, interrogé dans Athènes de quel pays il étoit, répondit : Je suis riche, Cétoit, ce me semble, très bien répondu*.
* Cette note est dans U manuscrit autographe, mais ne se trouve dans aucune édition antérieure à celle de 1801 ; ce qui peut porter à croire que l'auteur a eu l'intention de la supprimer.
scrire par des murs et par des portes comme pour n en sortir jamais? Une épidéniie, une guerre, une révolte me chasse-t-elle d'un lieu, je yais dans un autre, et j'y trouve mon hôtel arrivé avant moi. Pourquoi prendre le soin de m en faire un moimême, tandis qu'on en bâtit pour moi par tout l'univers? Pourquoi, si pressé de vivre, m'apprêter de si loin des jouissances que je puis trouver dès aujourd'hui? L'on ne sauroit se faire un sort agréable en se mettant sans cesse en contradiction avec soi. C'est ainsi qu'Empédocle reprochoit aux Àgrigentins d'entasser les plaisirs comme s'ils n'avoient qu'un jour à vivre, et de bâtir comme s'ils ne dévoient jamais mourir l .
D'ailleurs que me sert un logement si vaste , ayant si peu de quoi le peupler, et moins de quoi le remplir? Mes meubles seroient simples comme mes goûts ; je n'aurois ni galerie ni bibliothèque, sur-tout si j'aimois la lecture et que je me connusse en tableaux. Je saurois alors que 4e telles collections ne sont jamais complètes, et que le défaut de ce qui leur manque donne plus de chagrin que de n'avoir rien. En ceci l'abondance fait la misère; il n'y a pas un faiseur de collections qui ne l'ait éprouvé. Quand on s'y connoît , on n'en doit point faire : on n'a guère un cabinet à montrer aux autres quand on sait s'en servir pour soi.
1 * Montaigne, liv. n, chap. 1.