LIVRE IV
Le jeu n'est point un amusement djhomme riche, il est la ressource d'un désœuvré; et mes plaisirs mç. donneraient trop d'affaires pour me laisser bien du temps à si mal remplir. Je ne joue point du tout, étant solitaire et pauvre, si ce n'est quelquefois aux échecs , et cela de trop. Si j etois riche, je jouerois moins encore,, et seulement un, très petit jeu , pour ne voir point de mécontent , , ni l'être. L'intérêt du jeu, manquant de motif dans l'opulence, ne peut jamais se changer en fureur que dans un esprit mal fait. Les profits qu'un homme riche peut faire au jeu lui sont toujours moins sensibles que les pertes; et comme la • forme des jeux modérés , qui en use le bénéfice à la longue, fait qu'en général ils vont plus en pertes qu'en gains, on ne peut, en raisonnant hien, s'affectionner beaucoup à un amusement où les risques de toute espèce sont contre soi. Celui qui nourrit sa vanité des préférences de la fortune les peut chercher dans des objets beaucoup plus piquants, et ces préférences ne se marquent pas moins dans le plus petit jeu que dans le plusgrand. Le goût du jeu , fruit de l'avarice et de l'ennui, ne prend que dans un esprit et dans un cœur vides; et il me semble que j aurois assez de sentiment et deconnoissances pour me passer d'un tel supplément. On voit rarement les penseurs se plaire beaucoup au jeu , qui suspend cette habitude, ou,.
la tourne sur d'arides combinaisons; aussi l'un des biens, et peut-être le .seul qu'ait produit le goût des sciences, est d'amortir un peu cette passion sordide ; on aimera'inieux s'exercer à prouver l'utilité du jeu que de s'y limer. Moi je le combattrais parmi les joueurs, et j'aurois plus de plaisir à me moquer d'eux en les voyant perdre, qu'à leur gagner leur argent.
Je serois lemâme dans nia vie privée et dans le
. commerce du monde. Je voudrois que ma fortune mît par-tout de l'aisance, et ne fît jamais sentir d'inégalité. Le clinquant de la parure est incom-
* mode à mille égards. Pour garder parmi les hommes toute la liberté possible , je.voudrois être mis de manière que dans tous les rangs je parusse à ma place, et qu'on ne me distinguât dans aucun; que, sans. affectation, sans changement sur ma personne; je fusse peuplé à ia guinguette et bonne compagnie au Palais-RoyaL Pai^-là plus maître de ma conduite , je mettrois toujours à ma portée les plaisirs de tous les états. Il y a, dit-on, des femmes qui ferment leur porte aux manchettes brodées, et np reçoivent personne qu'en dentelle; j'irois donc passer ma journée ailleurs : mais si ces femmes étoient jeunes et jolies, je pourrais quelquefois prendre de la dentelle pour y passer la nuit tout au plus.
Le seul lien de mes sociétés séroit l'attachement