LIVRE IV. . 34i
le premier pour être moins odieux. Voyez si les plus ayides di ce ragoût imaginaire sont jamais de jeunes cens aimables, dignes de plaire, et qui seroient plus excusables d'être difficiles. Non : avec de la figure , du mérite et des sentiments , on craint peu l'expérience de sa maîtresse; dans une juste confiance, on lui dit: Tu connois les plaisirs, n'importe; mon cœur t'en promet que tu n'as jamais connus.
Mais un vieux satyre usé de débauchç, sans agrément, sans ménagement, sans égard, sans aucune espèce d'honnêtgté, incapable, indigne de plaire à toute femme qui se-connoît en gens aimables , croit suppléer à tout cela chez une jeune innocente, en gagnantde vitesse sur l'expérience' et lui donnant la première émotion des sens. Son dernier espoir est de plaire à la faveur.de la nouveauté; c'est incontestablement là le motif secret de cette fantaisie: mais il se trompe, l'horreur qu'il fait n'est pas moins de la nature que n'en sont les désirs qu'il voudroit exciter. Il se trompe aussi dans sa folle attente : cette même nature a soin de revendiquer ses droits : toute fille qui se vend s'est déjà donnée; et s'étant donnée à son choix, elle a fait la comparaison qu'il craint. Il achète donc un plaisir imaginaire , et n'en est pas moins abhorré.
Pour moi, j'aurai beau changer étan^ riche, il
34a EMILE,
est un poiat où je n^ changerai jamais. S'il ne me reste iii mœurs ni vertu , il me restera du mains quelque goût, quelque sens, quelque délicatesse; et cela me garantira d'user ma fortune en, dupe à courir après des chimères, d épuiser ma bourse et ma vie à jne faire trahir et moquer par des enfants. Si j etois j eune , je chercherais les plaisirs de la jeunesse; et, les voulant dans toute leur volupté, je ne les chercherais pas en homme riche. Si je restais tel que je suis , ce seroit autre chose ; je me bornerais, prudemment aux plaisirs de mon âge; je prendrais les goûts dont je peux jouir, et j etoufferois ceux qui ne feraient plus que mon supplice. Je n'irais point offrir ma barbe grise aux dédains railleurs des jeunes filles; je ne supporterais point de voir mes dégoûtantes caresses leur faire soulever le cœur, de leur préparer à mes dépens les récits les plus ridicules, de les imaginer décrivant les vilains plaisir» du vieux singe de manière à se venger de les avoir endurés. Que si des habitudes mal combattues avoient tourné mes anciens désirs en besoins, j'y satisferais peut-être, mais avec honte, mais en rougissant de moi, J oterois la passion du besoin , je m'assortirais le mieux qu'il me seroit possible, et m'en tiendrois là: je ne me ferais plus une occupation de uaa foiblesse , et je voudrais sur-tout n'en avoir qu'un seul témoin. La vie humaine a d'autres plaisirs quand ceux-là