LIVRE IV
férât de même à lui : de cette familiarité cordiale et modérée naîtrait, sans grossièreté, sans fausseté, sans contrainte , un conflit badin plus charmant cent fois que la politesse, et plus fait pour Jier les cœurs. Point d'importun laquais épiant nos discours, critiquant tout bas nos maintiens, comptant nos morceaux d'un œil avide, s'arou T sant à nous faire attendre à. boire, et murmurant d'un trop long dîner. Nous serions nos valets pour être nos maîtres; chacun seroit servi par tous; le temps passeroit sans le compter; le repas seroit le repos , et durerait autant que lardeur du jour, S'il passoit près de nous quelque paysan retournant au travail, ses outils sur l'épaule, je lui réjouirois le cœur par quelques bons propos, par quelques coups de bon vin qui lui feroient porter plus gaiement sa misère; et moi j'aurais aussi le plaisir de me sentir éïnouvoir un peu les entrailles , et de me dire en secret, Je suis encore homme.
Si quelque fête champêtre rassembloit les habitants du lieu , j'y serois des premiers avec ma troupe; si quelques mariages, plus bénis du ciel que ceux des villes, se fa i soient à mon voisinage, on saurait que j'aime la joie ,çt j'y serois invité- Je porterois à ces bonnes gens quelques dons simples comme eux, qui contribueroient à la fête; et j'y trouverais en échange des biens d'un prix inesti-.
mable, des biens si peu connus de mes égaux, la franchise et le vrai plaisir. Je souperois gaiement au bout de leur longue table ; j'y ferois chorus au refrain dune vieille chanson rustique, et je danserais dans leur grange de meilleur cœur qu'au bal de l'Opéra.
Jusqu'ici tout est à merveille, me dira-ton ; mais la chasse? est-ce être en campagne que de n'y pas ■chasser? J'entends : je ne voulois qu'une métairie, et j'avois tort. Je me suppose riche , il me faut donc des plaisirs exclusifs, des plaisirs destructifs : voici de tout autres affaires. Il me faut des terres, des bois, des gardes, des redevances, des honneurs seigneuriaux, sur -tout de l'encens et de l'eau bénite.
Fort bien. Mais cette terre aura des voisins jaloux de leurs droits et désireux d'usurper ceux des autres 1 ; nos gardes se chamailleront, et peut-être les maîtres: voilà des altercations, des querelles ,
' * Dans ce que dit Rousseau sur la chasse, il avoit en vue le comte de Charolois, dont l'odieuse conduite étoit généralement connue. Ayant appris ensuite que les officiers de monsieur le prince de Conti maltraitoient les paysans, il regretta de n'avoir pas mieux désigné le comte, craignant qu'on n'appliquât au second ce qu'il avoit dit du premier. Mais la matière étoit délicate. Les mêmes abus régnoient par-tout, soit à la connoissanee des grands propriétaires sur les terres desquels ils se commettoient, soit à leur insu. Des gens officieux voulurent faire croire au duc de Choiseul qu'il étoit désigné ; ils ne réussirent point : ils furent plus heureux dans l'interprétation d'un passage du Contrat social, dont nous parlerons. M. M. P.
des haines, des procès tout au moins: cela n'est déjà pas fort agréable. Mes vassaux ne verront point avec plaisir labourer leurs blés par mes lièvres, et leurs fèves par mes sangliers; chacun, n osant tuer l'ennemi qui détruit son travail, voudra du moins le chasser de son champ: après avoir passé le jour à cultiver leurs terres, il faudra qu'ils passent la nuit à les garder ; ils auront des mâtins, des tambours, des cornets, des sonnettes: avec tout ce tintamarre ils troubleront mon sommeil. Je songerai malgré moi à la misère de ces pauvres gens , et ne pourrai m'empêcher de me la reprocher. Si j'avois l'honneur d'être prince, tout cela ne metoucheroit guère; mais moi, nouveau pai^renu, nouveau riche, j'aurai le cœur encore un peu .roturier.
Ce nest pas tout; l'abondance du gibier tentera les chasseurs; j'aurai bientôt des braconniers à punir; il me faudra des prisons, des geôliers, des archers, des galères : tout cela meparoît assez cruel. Les femmes de ces malheureux viendront assiéger ma porte et m'importuner de leurs cris, ou bien il faudra qu'on les chasse, qu'on les maltraite. Les pauvres gens qui n'auront point braconné, et dont mon gibier aura fourragé la récolte, viendront se plaindre de leur côté: les uns seront punis pour avoir tué le gibier , les autres ruinés pour l'avoir épargné : quelle triste alter-
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native! Je ne verrai de tous cotés qu'ofejete de misère, je n'entendrai que gémissements: cela doit troubler beaucoup, ce me semble, le plaisir de massacrer à son aise des foules de perdrix et de lièvres presque sous ses pieds*
Vouiefc-vous dégager les plaisirs de leurs peines, ôtez-en l'exclusion : plus vous les laisserez communs aux hommes , plus vous les goûterez toujours purs. Je ne ferai donc point tout ce que je viens de dire; mais, sans changer de goûts, je suivrai celui que je me suppose à moindres frais. J'établirai mon séjour champêtre dans un pays où la chasse soit libre à tout le monde, et où j'eii puisse avoir l'amusement sans embarras. Le gibier sera plus rare; mais il y aura plus d'adresse à la chercher et de plaisir à l'atteindre. Je me souviendrai des battements de ccew qu'éf>rouvoit mon père au vol dé la première perdrix, et des transports de joie avec lesquels il trouvoit lç lièvre qu'il avôit cherché tout le jour. Oui,jesoutiensque, seul avec son chien, chargé de sda fusil, de son carnier, deson fourniment, de sa petite proie, il revenoit le soir, rendu de fatigue et déchiré des ronces , plus content de sa journée' que tous vos chasseurs dé ruelle, qui, sur un bon cheval, suivis de vingt fusils changés, ne fotit qu'en changer, tirer, et tuer autour deux, sans art, sans gloire, et presque sans exercice. Le plaisir n'est donc pas môin-