LIVRE IV. 35i
dre, et l'inconvénient est été quand on ixa ni terre à garder, ni braconnier à punir, ni misé* rable à tourmenter : voilà donc une solide raison de préférence. Quoi qu'on fasse, on ne tourmente point sans fin les hommes qu'on n'en reçoive aussi quelque malaise; et les longues malédictions du peuple rendent tôt ou tard le gibier amer.
Encore un coup, les plaisirs exclusifs sont lamort du plaisir* Les vrais amusements sont ceux qu'on partage avec le peuple; ceux qu'on vent avoir à soi seul, on ne les a plus. Si les murs que j'élève autour de mon parc m'en font une triste clôture, je n'ai fait à grands frais que moter le plaisir de la promenade; me voilà forcé de l'aller chercher au loin* Le démon de la propriété infecte tout ce qu'il touche. Un riche veut être par-tout le maître, et ne se trouve bien qu'où il ne l'est pas : il est forcé de se fuir toujours. Pour mcg, je ferai là^dessus 5 dans ma richesse y ce que j'ai fait dans ma pauvreté. Plus riche maintenant du bien des autres que je ne serai jamais du mien, je m'empare de tout ce qui me convient dans mon voisinage : il n'y a pas de conquérant plus déterminé que moi ; j'usurpe sur les princes mêmes ; je m'accommode sans distinction de tous les ter^ rains ouverts qui me plaisent; je leur donne des noms; je fais de l'un mon parc, de l'autre ma terrasse, et m'en voilà le maître; dès-lors je m'y
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promène impunément; j y reviens souvent pour maintenir la possession; j'use autant que je veux le sol à force d'y marcher; et l'on ne me persuadera jamais que le titulaire du fonds que je m'approprie tire plus d'usage de l'argent qu'il lui produit que j'en tire de son terrain. Que si l'on vient à me vexer par des fossés, par des haies, peu m'importe; je prends mon parc sur mes épaules > et je vais le poser ailleurs; les emplacements ne manquent pas aux environs, et j'aurai long-temps à piller mes voisins avant de manquer d'asile.
Voilà quelque essai du vrai goût dans le choix des loisirs agréables ;* voilà dans quel esprit on jouit; tout le reste n'est qu'illusion, chimère, sotte vanité. Quiconque s écartera de ces régies, quelque riche qu'il puisse être, mangera son or en fumier, et ne connoîtra jamais le prix de la vie.
On m'objectera sans doute quelle tels amusements sont à la portée de tous les hommes, et qu'on n'a pas besoin d'être riche pour les goûter. C'est précisément à quoi j'en voulois venir. On a du plaisir quand on en veut avoir : c'est l'opinion seule qui rend tout difficile, qui chasse le bonheur devant nous; et il est cent fois plus aisé d'être heureux que de le paroître. L'homme de goût et vraiment voluptueux n'a que faire de richesses; il lui suffit d'être libre et maître de lui. Quiconque jouit de la santé et ne manque pas du nécessaire,