‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 20 sur 160 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

éprouver; car, encore une fois, ils ne peuvent plaindre que les maux qu'ils connaissent; et cette apparente insensibilité, qui pe vient que d'ignorance, se change bientôt en attendrissement quand ils commencent à sentir qu'il y a dans la vie humaine mille douleurs qu'ils ne connoissoient pas. Pour mon Emile , s'il a eu de la simplicité et du bon sens dans son enfance, je suis bien sûr qu'il aura de lame et de la Sensibilité dans sa jeunesse; car la vérité des sentiments tient beaucoup à la justesse des idées.

Mais pourquoi le rappeler ici? Plus d'un lecteur me reprochera sans doute 1 oubli de me§ premières résolutions et du bonheur constant que j'avois promis à mon élève. Des malheureux^, des mourants, des spectacles de douleur et de misère ! quel bonheur, quelle jouissance pour un jeune cœur qui r naît à la vie! Son triste instituteur, qui lui destinoit une éducation si douce* ne le fait naître que pour souffrir. Voilàxe qu oh dira : que m'im* porte? 3 ai "promis de le rendre heureux, non de faire qu'il parût l'être. Est-ce ma foute si, tou^ jours dupe de l'^ppareitce, vous la prenez pour la réalité?

Prenons deux jeunes gens sortant de la première éducation et entrant dans le monde par deux portes directement opposées. L'un ttonte toute-coup sur l'Olympe et se répand dans la plus

brillante société; on le mène à la cour, chez les grands, chez lesf riches, ches les jolies femmes. Je le suppose fêté par-tout, et je n'examine pas l'effet de cet accueil sur sa raison ; je suppose qu'elle y résiste. Les plaisirs volent au-devant de lui ; tous les jours de nouveaux objets l'amusent; il se livre à tout avec un intérêt qui vous séduit. Vous le voyez attentif, empressé, curieux; sa première admiration vous frappe; votis l'estimez content: mais voyez l'état de son ame ; vous croyez qu'il jouit ; moi , je crois qu'il souffre.

Qu'aperçoit-il d'a^qfd en ouvrant les yeux? des multitudes de prétendus biens qu'il -ne connoissoit pas, et dont la plupart ^ n'étant qu!un moment à sa portée ,.ne semblent se montrer à lui que pour lui donner le regret d'en être privé. Se proméne-t-il dans un palais, vous voyez à son inquiète curiosité qu'il se demande pourquoi sa maison paternelle n'est pas ainsi. Toutes ses questions vous disent qu'il se compare sans cesse au maître de cette maison; et tout ce qu'il trouve *le mortifiant pour lui dans ce parallèle aiguise sa vanité en la révoltant. S'il rencontre un jeune homme «lieux mis que lui , je le vois murmurer en secret contre l'avarice de ses parents. Est-il plus paré qu'un autre, il a la douleur de voir cet autre l'effacer ou par 9p naissance ou par son esprit , et toute sa dorure humiliée devant un simple habit de drap. Brille-t-il

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