LIVRE IV
et il ne vous eût pris que pour son valet. Mais maintenant qu'il commence à sentir ce que c est qu'aimer, il sent aussi quel doux lien peut unir un homme à ce qu'il aime ; et , dans le zélé qui vous fait occuper de lui sans cesse , il ne voit plus l'attachement d un esclave, mais l'affection d'un ami. Or rien n'a tant de poids sur le cœur humain que la voix de l'amitié bien reconnue; car on sait qu'elle ne nous parle jamais que pour notre intérêt. On peut croire qu'un ami se trompe, mais non qu'il veuille nous tromper. Quelquefois on résiste à ses conseils , mais jamais on ne les méprise. Nous entrons enfin dans l'ordre moral : nous venons de faire un second pas d'homme. Si c'en étoit ici le lieu, j'essaierois de montrer comment des premiers mouvements du cœur s'élèvent les premières voix de la conscience, et comment des sentiments d'amour et de haine naissent les premières notions du bien et du mal : je ferois voir que justice et bonté ne sont point seulement des mots abstraits , de purs êtres moraux formés par l'entendement, mais de véritables affections de lame éclairée par la raison , et qui ne sont qu'un progrès ordonné de nos affections primitives; que, par la raison seule, indépendamment de la conscience , on ne peut établir aucune loi naturelle ; et que tout le droit de la nature n'est qu'une chimère , s'il n'est fondé sur un besoin naturel au
6a EMILE,
cœur humain \ Mais je songe que je n ai point à foire ici des traités de métaphysique et de morale, ni des cours d'étude d'aucune espèce; il me suffît de marquer Tordre et le progrès de nos sentiments et de nos connoissances relativement à notre constitution. D'autres démontreront peut-être ce que je ne fais qu'indiquer ici.
Mon Emile n'ayant jusqu'à présent regardé que lui-même, le premier regard qu'il jette sur ses semblables le porte à se comparer avec eux; et le premier sentiment qu'excite en lqi cette comparaison est de <lesirei* la première place. Voilà le point où l'amour de soi se change en amour-pro-
1 Le précepte même d'agir avec autrui comme nous voulons qu'on agisse avec nous n'a de vrai fondement que la conscience et le sentiment ; car où est la raison précise d'agir étant moi comme si j'étois un autre, sur-tout quand je suis moralement sur de ne jamais me trouver dans le même cas ? et qui me répondra qu'en suivant bien fidèlement cette maxime j'obtiendrai qu'on la suive de même avec moi? Le méchant tire avantage de la probité du juste et de* sa propre mjustice; il est bien aise aue tout le monde soit juste excepté lui. Cet accord-là, quoi qu'on en dise, n'est, pas fort avantageux aux gens de bien. Mais quand la force d'une ame expansive m'identifie avec mon semblable, et que je me sens pour ainsi dire en lui, c'est pour ne j>as souffrir que je ne veux p*s qu'il souffre ; je m'intéresse à lui pour l'amour de moi, et la raison du précepte est dans la nature elle-même, qui m'inspire le désir de mon bien-être en quelque lieu que je me sente exister. D'où je conclus qu'il n'est pas vrai que lés préceptes de' la loi naturelle soient fondés sur la raison seule , ils ont une base plus solide et plus sûre. L'amour des hommes dérivé de l'amour de soi est le principe de la justice humaine. Le sommaire de toute la morale est donné dans l'Évangile par celui de la loi.