‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 28 sur 160 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

vous ajouterez que ce que vous exigez de lui n'est que pour lui-même: vous exigez enfin, et vous exigez en vertu de ce que vous avez fait sans son aveu. Quand un malheureux prend l'argent qu on feint de lui donner, et se trouve enrôlé malgré lui, vous criez à l'injustice : n'êtes-vous pas plus injuste encore de demander à votre élève le prix des soins qu'il n'a point acceptés?

L'ingratitude seroit plus rare si les bienfaits à usure étoient moins communs. On aime ce qui nous fait du bien ; c'est un sentiment si naturel ! L'ingratitude n'est pas dans le cœur âe l'homme, mais l'intérêt y est : il y a moins d'obligés ingrats que de bienfaiteurs intéressés. Si vous me vendez vos dons, je marchanderai sur le prix; mais si vous feignez de donner pour vendre ensuite à votre mot, vous usez de fraude: c'est d'être gratuits qui les rend inestimables. Le cœur ne reçoit de lois que de lui-même; en voulant l'enchaîner on le dégage; on l'enchaîne en le laissant libre.

Quand le pêcheur amorce l'eau , le poisson vient, et reste autour de lui sans défiance; mais quand, pris à l'hameçon caché sous l'appât, il sent retirer la ligne, il tâche de fuir. Le pêcheur e$t-il le bienfaiteur? le poisson est-il l'ingrat? Voit-on jamais qu'un homme oublié par son bienfaiteur l'oublie? Au contraire, il en parle toujours avec plaisir, il n'y songe point sans attendrissement.: s'il trouve

occasion de lui montrer par quelque service inattendu qu'il se ressouvient des siens , avec quel contentement intérieur il satisfait alors sa gratitude ! avec quelle douce joie il se fait reconnoître! avec quel transport il lui dit : Mon tour est venu ! Voilà vraiment la voix de la nature, jamais un vrai bienfait ne fit d'ingrat.

Si donc la reconnoissance est un sentiment naturel, et que vous n'en détruisiez pas l'effet par votre faute, assurez-vous que votre élève, commençant à voir le prix de vos soins, y sera sensible , pourvu que vous ne les ayez point mis vousmême à prix ; et qu'ils vous donneront dans son cœur une autorité que rien ne pourra détruire. Mais , avant de vous être bien assuré de cet avantage, gardez de vous Voter en vous faisant valoir auprès de lui. Lui vanter vos services , c'est les lui rendre insupportables ; les oublier, c'est l'en faire souvenir. Jusqu'à ce qu'il soit temps de le traiter eri homme , qu'il ne soit jamais question de ce qu'il vous doit , mais de ce qu'il se doit. Pour le rendre docile laissez-lui toute sa liberté; dérobezvous pour qu'il vous cherche ; élevez son ame au noble sentiment de la reconnoissance, en ne lui parlant jamais que de son intérêt. Je n'ai point voulu qu'on lui dît que ce qu'on faisoit étoit pour son bien, avant qu'il fût en état de l'entendre; dans ce discours il n'eût vu que votre dépendance,

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