‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 32 sur 160 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

la perversité générale lui servira moins de leçon que d'excuse : il se dira que si- l'homme est ainsi , il ne doit pas vouloir être autrement.

Que si vous voulez l'instruire par principe et lui faire connoître avec la nature du cœur humain l'application des causes externes qui tournent nos penchants en vices ; en le transportant ainsi tout d un coup des objets sensibles aux objets intellectuels, vous employez une métaphysique qu'il n'est point en état de comprendre ; vous retombez dans l'inconvénient, évité si soigneusement jusqu'ici, de lui donner des leçons qui ressemblent à des leçons , de substituer dans son esprit l'expérience et l'autorité du maître à sa. propre expérience et au progrès de sa raison.

Pour lever à-la-fois ces deux obstacles et pour mettre le cœur humain à sa portée sans risquer de gâter le sien , je voudrois lui montrer les hommes au loin , les lui montrer dans d'autres temps ou dans d'autres lieux , et de sorte qu'il pût voir la scène sans jamais y pouvoir agir. Voilà le moment de l'histoire ; c'est par elle qu'il lira dans les cœurs sans les leçons de la philosophie ; c'est par elle qu'il les verra , simple spectateur , sans intérêt et sans passion, comme leur juge, non comme leur complice ni comme leur accusateur.

Pour connoître les hommes il faut les voir agir. Dans le monde on les entend parler; ils montrent

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leurs discours et cachent leurs actions : mais dans l'histoire elles sont dévoilées, et on les juge sur les faits. Leurs propos même aident à les apprécier; car, comparant ce qu'ils font à ce qu'ils disent, on voit à-la-fbis ce qu'ils sont et ce qu'ils -veulent paroître : plus ils se déguisent , mieux on les connoît. Malheureusement cette étude a ses dangers , ses inconvénientsxle plus d'une espèce. Il est difficile de se mettre dans un point de vue d'où l'on puisse juger ses semblables avec équité. Un des grands vices de l'histoire est qu'elle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons : comme elle n'est intéressante que par les révolutions , les catastrophes , tant qu'un peuple croît et prospère dans le calme d'un paisible gouvernement , elle n'en dit rien ; elle ne commence à en parler que quand, ne pouvant plus a se suffire à lui-même , il prend *part aux affaires de ses voisins, ou les laisse prendre part aux siennes; elle ne l'illustre que quand il est déjà sur son déclin : toutes nos histoires commencent où elles devroient finir. Nous avons fort exactement celle des peuples qui se détruisent; ce qui nous manque est celle des peuples qui se multiplient ; ils sont assez heureux et assez sages pour qu'elle n'ait rien à dire d'eux : et en effet nous voyons, même de nos jours , que les gouvernements qui se conduisent le mieux $ont ceux dont on parle le moins. Nous ne savons

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