LIVRE IV
donc que le mal ; à peine le bien fait-il époque. 11 n'y a que les méchants de célèbres , les bons sont Oubliés ou tournés en ridicule ; et voilà comment l'histoire , ainsi que la philosophie , calomnie sans cesse le genre humain.
De plus, il s'en faut bien que les faits décrits dans l'histoire ne soient la peinture exacte des mêmes faits tels qu'ils sont arrivés : ils changent de forme dans la tète de l'historien , ils se moulent sur ses intérêts, ils prennent la teinte de ses préjugés. Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur au heu de la scène pour voir un événement tel qu'il s'est passé ? L'ignorance ou la partialité déguise tout. Sans altérer même un trait historique, en étendant ou resserrant des circonstances qui s'y rapportent, que de faces différentes on peut lui donner! Mettez un même objet à divers points de vue; à peine paroi tra-t-il le même, et pourtant rien n'aura changé que l'œil du spectateur. Suffit-il , pour l'honneur de la vérité , de me dire un fait véritable en me le faisant voir tout autrement qu'il n'est arrivé? Combien de fois un arbre de plus ou de moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussière élevé par le vent, ont décidé de l'événement d'un qombat sans que personne s'en soit aperçu ! Cela empêche-t-il que l'historien ne vous dise la cause de la défaite ou de la victoire avec autant d'assurance que s'il eût £té par-tout?
7 o EMILE.
Or que m'importent les faits en eux-mêmes , quand la raison m'en reste inconnue? et quelles leçons puis-je tirer d'un événement dont j'ignore la vrais cause? L'historien m'en donne une, mais il la controuve; et la critique elle-même, dont on fait tant de bruit, n'est qu'un art de conjecturer, fart de choisir entre plusieurs mensonges celui qui ressemble le mieux à la vérité.
N'avez-vous jamais lu Cléopâtre ou Gassandre 1 , ou d'autres livres de cette espèce? L'auteur choisit un événement connu, puis , l'accommodant à ses vues, l'ornant de détails de son invention, de personnages qui n'ont jamais existé, et de portraits imaginaires , entasse fictions sur fictions pour rendre sa lecture agréable. Je vois peu de différence entre ces romans et vos histoires, si ce n'est que le romancier se livre davantage à sa propre imagination, et que l'historien s'asservit plus à celle d'autrui: à quoi j'ajouterai, si l'on veut, que le premier se propose un objet moral, bon ou mauvais, dont l'autre n£ se soucie guère.
On me dira que la fidélité de l'histoire intéresse moins que la vérité des mœurs- et des caractères; pourvu qme le cœur humain soit bien peint, il in»rporte peu que les événements soient fidèlement rapportés: car, après tout, ajoute-t-on, que nous
1 * Romans de La Calprenède, le premier en douze volumes, le second en dix volumes in-8°.