LIVRE IV
humain, dupe de lui-même, s'avilir à ces jeux d'enfants; il s'affligera de voir ses frères sentredéchirer pour des rêves, et se changer en bêtes féroces pour n'avoir pas su se conterfter d'être hommes.
Certainement, avec les dispositions naturelles de l'élève, pour peu que le maître apporte de prudence et de choix dans ses lectures, pour peu qu'il le mette sur la voie des réflexions qu'il en doit tirer, cet exercice sera pour lui un cours de philosophie pratique, meilleur sûrement et mieux entendu que toutes les vaines spéculations dont on brouille l'esprit des jeunes gens dans nos écoles. Qu'après avoir suivi les romanesques projets de Pyrrhus, Cynéas lui demande quel bien réel lui procurera la conquête du monde, dont il ne puisse jouir dès à présent sans tant de tourments; nous ne voyons là qu'un bon mot qui passe : mais Emile y verra une réflexion très sage, qu'il eût faite le * premier, et qui ne s'effacera jamais de son esprit, parcequ'elle n'y trouve aucun préjugé contraire qui puisse en empêcher l'impression. Quand ensuite , en Usant la vie de cet insensé , il trouvera que tous ses grands desseins ont abouti à s'aller faire tuecpar la main d'une femme, au lieu d'admirer cet héroïsme prétendu, que verra-t-il dans tous les exploits d'un si grand capitaine, dans toutes les intrigues d'un si grand politique, si ce n'est
autant de pas pour aller chercher cette malheureuse tuile qui devoit terminer sa vie et ses projets par une mort déshonorante.
Tous lès conquérants nont pas été tués; tous les usurpateurs n'ont pas échoué dans leurs entreprises , plusieurs paraîtront heureux aux esprits prévenus des opinions vulgaires: mais celui qui, sans s'arrêter aux apparences , ne juge du bonheur des hommes que par l'état de leurs cœurs, verra leurs misères dans leurs succès mêmes; il verra leurs désirs et leurs soucis rongeants s étendre et s'accroître avec leur fortune; il les verra perdre haleine en avançant, sans jamais parvenir à leurs termes: il les verra semblables à ces voyageurs inexpérimentés qui, Rengageant pour la première fois dans les Alpes, pensent les franchir à chaque montagne, et, quand ils sont au sommet, trouvent avec découragement de plus hautes montagnes au-devant d'eux.
Auguste, après avoir soumis ses concitoyens et détruit ses rivaux, régit durant quarante ans le plus grand empire qui ait existé: mais tout cet immense pouvoir l'empêchoit - il de frapper les murs de sa tête et de remplir son vaste palais de ses cris , en redemandant à Varus ses légions exterminées? Quand il auroit vaincu tous ses ennemis, de quoi lui auroient servi ses vains triomphes, tandis que les peines de toute espèce naissoicnt