‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 37 sur 160 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

sans cesse autour de lui , tandis que ses plus chers amis attentaient à sa vie, et qu'il étoit réduit à pleurer la honte ou la mort de tous ses proches? L'infortuné voulut gouverner le monde', et ne sut pas gouverner sa maison! Qu'arriva-t-il de cette négligence? Il vit périr à la fleur de l'âge son neveu , son fils adoptif, son gendre; son petit-fils fut réduit à manger la bourre de son lit pour prolonger de quelques heures sa misérable vie; sa fille et sa petite-fille, après Favoir couvert de leur infamie, moururent l'une de misère et de faim dans une île déserte, l'autre en prison par la main d'un archer. Lui-même enfin, dernier reste de sa malheureuse famille, fut réduit par sa propre femme à ne laisser après lui qu'un monstre pour lui succéder. Tel fut le sort de ce maître du monde, tant célébré pour sa gloire et pour son bonheur. Groirai-je qu'un seul de ceux qui les admirent les voulût acquérir au même prix?

J'ai pris l'ambition pour exemple; mais le jeu de toutes les passions humaines offre de semblables leçons à qui veut étudier l'histoire pour se connoître et se rendre sage aux dépens des morts. Le temps approche où la vie d'Antoine aura pour le jeune homme une instruction plus prochaine que celle d'Auguste. Emile ne sereconrioîtra guère dans les étranges objets qui frapperont ses regards durant ses nouvelles études ; mais il saura d'avance

écarter l'illusion de$ passions avant qu elles naissent; et, voyant que de tous les temps elles ont aveuglé les hommes, il sera prévenu dje la manière dont elles pourront l'aveugler à son tour, si jamais il s'y livre l . Ces leçons, je le sais, lui sont mal appropriées; peut-être au besoin seront-elles tardives, insuffisantes: mais souvenez-vous que ce ne sont point celles que j'ai voulu tirer de cette étude. En la commençant, je me proposois un autre objet; et sûrement,, si cet objet est mal rempli, ce sera la faute du maître.

Songez qu'aussitôt que l'amour-propre est développé, lé moi relatif se met en jeu sans cesse, et que jamais le jeune homme n observe les autres sans revenir sur lui-même et se comparer avec eux. Il s'agit donc de savoir à quel rang il se mettra parmi ses semblables après les avoir examinés. Je vois, à la manière dont on fait lire l'histoire aux jeunes gens , qu'on les transforme , pour ainsi dire , dans tous lès personnages qu'ils voient, qu'on s'efforce de les faire devenir tantôt Cicéron, tantôt Trajan, tantôt Alexandre; de les décourager lorsqu'ils rentrent dans eux-mêmes; de donner à

1 Cest toujours le préjugé qui fomente dans nos cœurs l'impétuosité des passions. Celui qui ne voit que ce qui est, et n'estime que ce qu'il coanoît, ne se passionne guère. Les erreurs de nos jugements produisent l'ardeur de tous nos désirs *.

* Cette note, qui est dans le manuscrit autographe, n'a été imprimée dans aucune édition antérieure à celle de 1801.

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