‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 47 sur 160 · LIVRE IV. io · texte numérisé non relu

LIVRE IV. io

à Fart oratoire; borné presque au seul nécessaire physique, il a moins besoin des autres que les autres n ont besoin de lui ; et n ayant rien à leur demander pour lui-même , ce qu'il veut leur persuader ne le touche pas d assez près pour l'émouvoir excessivement. Il suit de là qu'en général il doit avoir un langage simple et peu figuré. Il parle ordinairement au propre et seulement pour être entendu. Il est peu sentencieux, pareequ'il n'a pas appris à généraliser ses idées : il a peu d'images, parce qu'il est rarement passionné.

Ce n'est pas pourtant qu'il soit tout-à-feit fleg-? niatique et froid; ni son âge, ni ses mœurs , ni ses goûts, ne le permettent : dans le feu de l'adolescence, les esprits vivifiants, retenus et cohobés dans son sang, portent à son jeune coeur une chaleur qui brille dans ses regards, qu'on sent dans ses discours, qu'on voit dans ses actions. Son langage a pris de l'accent, et quelquefois de la véhémence. Le noble sentiment qui l'inspire lui donne de la force et de l'élévation : pénétré du tendre amour de l'humanité , il transmet en pariant les mouvements de son ame; sa généreuse franchise a je ne sais qtioi de plus enchanteur que l'artificieuse éloquence des autres; ou plutôt lui seul est véritablement éloquent, puisqu'il n'a qu'à montrer ce qu'il sent pour le communiquer à ceux qui l'écoutent.

io4 EMILE.

Plus j'y pense, plus je trouve qu'en mettant ainsi la bienfaisance en action et tirant de nos bons ou mauvais succès des réflexions sur leurs causes, il y a peu de connoissances utiles qu'on ne puisse cultiver dans l'esprit d'un jeune homme , et qu'avec tout le vrai savoir qu'on peut acquérir dans les collèges, il acquerra de plus une science plus importante encore, qui est l'application de cet acquis aux usages de la vie. Il n'est pas possible que, prenant tant d'intérêt à ses semblables,* il n'apprenne de bonne heure à peser et apprécier leurs actions, leurs goûts, leurs plaisirs, et à donner en général une plus juste valeur à ce qui peut contribuer ou nuire au bonheur des hommes, que ceux qui , ne s'intéressant à personne , ne font jamais rien pour autrui. Ceux qui ne traitent jamais que leurs propres affaires se passionnent trop pour juger sainement des choses. Rapportant tout à eux seuls , et réglant sur leur seul intérêt les idées du bien et du mal , ils se remplissent l'esprit de mille préjugés ridicules, et, dans tout ce qui porte atteinte à leur moindre avantage, ils voient aussitôt le bouleversement de tout l'univers.

Étendons l'amour -propre sur les autres êtres, nous le transformerons en vertu ; et il n'y a point de cœur d'homme dans lequel cette vertu n'ait sa racine. Moins l'objet de nos soins tient immédiatement à nous-mêmes, moins l'illusion de l'intérêt

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