‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 46 sur 160 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

haute opinion de lui-même, Fa détourné de chercher ses plaisirs dans la domination et dans le malheur d autrui. Il souffre quand il voit souffrir; c est un sentiment naturel. Ce qui fait qu un jeune homme s endurcit et se complaît avoir tourmenter un être sensible, c'est quand un retour de vanité le fait se regarder comme exempt des mêmes peines par sa sagesse ou par sa supériorité. Celui qu'on a garanti de ce tour desprit ne sauroit tomber dans le vice qui en est l'ouvrage. Emile aime donc la paix. L'image du bonheur le flatte, et quand il peut contribuer à le produire, c'est un moyen de plus de le partager. Je n'ai pas supposé qu'en voyant des malheureux il n'auroit pour eux que cette pitié stérile et cruelle qui se contente de plaindre les maux qu'elle peut guérir. Sa bienfaisance active lui donne bientôt des lumières qu'avec un cœur plus dur il n'eût point acquises, ou qu'il eût acquises beaucoup plus tard. S'il voit régner la discorde entre ses camarades , il cherche à les réconcilier; s'il voit des affligés, il s'informe du sujet de leurs peines ; s'il voit deux hommes se haïr, il veut connoître la cause de leur inimitié ; s'il voit un opprimé gémir des vexations du puissant et du riche, il cherche tie quelles manœuvres se couvrent ces vexations; et, dans l'intérêt qu'il prend à tous les misérables, les moyens de finir leurs maux ne sont jamais indifférents pour lui.

loa EMILE.

Qu avons-nous donc à faire pour tirer parti de ces dispositions d une manière convenable à son âge? De régler ses soins et ses connoissances , et d'employer son zèle à les augmenter.

Je ne me lasse point de le redire : mettez toutes les leçons des jeunes gens en actions plutôt qu'en discours; qu'ils n apprennent rien dans les livres de ce que l'expérience peut leur enseigner. Quel extravagant projet de les exercer à parler, sans sujet de rien dire; de croire leur faire sentir , sur les bancs d un collège , l'énergie du langage des passions et toute la force de l'art de persuader, sans intérêt de rien persuader à personne ! Tous 'les préceptes de la rhétorique ne semblent qu'un pur verbiage à quiconque n'en sent pas l'usage pour son profit. Qu'importe à un écolier de savoir comment s'y prit Annibal pour déterminer ses soldats à passer les Alpes? Si, au lieu de ces magnifiques harangues , vous lui disiez comment il doit s'y prendre pour porter son préfet à lui donner congé , soyez sûr qu'il seroit plus attentif à vos régies.

Si je voulois enseigner la rhétorique à un jeune hoiftme dont toutes les passions fussent déjà développées, je lui présenterais sans cesse des objets propres à flatter ses passions , et j'examinerais avec lui quel langage il doit tenir aux autres hommes pour les engager à favoriser ses désirs. Mais mon Emile n'est pas dans une situation si avantageuse

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