‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 6 sur 160 · LIVRE IV. i · texte numérisé non relu

LIVRE IV. i

naturelle; et comment l'amour de soi, cessant detre un sentiment absolu, devient orgueil dans les grandes âmes, vanité dans les petites, et dans toutes se nourrit sans cesse aux dépens du prochain. L'espèce de ces passions, n'ayant point son germe dans le cœur des enfants, n'y peut naître d'elle-même; c'est nous seuls qui l'y portons, et jamais elles n'y prennent racine que par notre faute : mais il n'en est plus ainsi du cœur du jeune homme; quoi que nous puissions faire, elles y naîtront malgré nous. Il est donc temps de changer de méthode.

Commençons par quelques réflexions importantes sur l'état critique dont il s'agit ici. Le passage de l'enfance à la puberté n'est pas tellement déterminé par la nature qu'il ne varie dans les individus selon les tempéraments , et dans les peuples selon les climats. Tout le monde sait les distinctions observées sur ce point entre les pays chauds et les pays froids , et chacun voit que les tempéraments ardents sont formés plus tôt que les autres : mais on peut se tromper sur les causes, et souvent attribuer au physique ce qu'il faut imputer au moral ; c'est un de» abus les plus fréquents de la philosophie de notre siècle. Les instructions de la nature sont tardives et lentes; celles des hommes sont presque toujours prématurées. Dans le premier cas , les sens éveillent l'ima-

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ginatkm; dans le second, l'imagination éveille les sens; elle leur donne une activité précoce qui ne peut manquer d énerver, d'affoiblir d'abord les individus, puis l'espèce même à la longue, Une observation plu» générale et plus sûre que celle de l'effet des climats, est que la puberté et la puissance du sexe est toujours plus hâtive chez les peuples instruits et policés que chez les peuples ignorants et barbares ! . Les enfants ont une sagacité singulière pour démêler à travers toutes les singeries de la décence les mauvaises mœurs qu elle couvre. Le langage épuré* qu'on leur dicté, les leçons d'honnêteté qu'on leur donne, le voile du

1 « Dans les villes, dit M. de Buffqn, et chez les cens aisés, les en- « fants, accoutumés à des nourritures abondantes et succulentes, ar- « rivent plus tôt à cet état.; à la campagne et dans le pauvre peuple, « les enfants sont plus tardifs, parcequ ils sont mal et trop peu uour-r « ris; il leur faut deux ou trois années de plus. » ( Hist. nat. , tom. IV, pag. st 3 8 , in-i 2.) J'admets l'observation, mais non l'explication, puisque, dans le pays où le villageois se nourrit très bien et mange beau* coup, comme dans le Valais, et même en certains cantons montueux de l'Italie, comme le Frieul, l'âge de puberté dans les deux sexes est^ également plus tardif qu'au sein des villes, où, pour satisfaire la vanité , l'on met souvent dans le manger une extrême parcimonie, et où la plupart font, comme dit le proverbe, habits de velours et ventre de son. On est étonné, dans ces montagnes, de voir de grands garçons forts comme des hommes avoir encore la voix aiguë et le menton sans barbe, et de grandes filles , d'ailleurs très formées, Savoir aucun signe périodique de leur sexe. Différence qui me paraît, venir uniquement de ce que, dans la simplicité de leurs mceurs, leur imagination, plus long-temps paisible et calme, fait plus tard fermenter leur sang, et rend leur tempérament moins précoce.

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