LIVRE IV. i
avec ton corps aux champs de Philippes. Pourquoi dis- tu, La vertu ri est rien , quand tu vas jouir du prix de la tienne! Tu vas mourir, penses-tu: non, tu. vas vivre, et c'est alors que je tiendrai tout ce que je t'ai promis.
On diroit, aux murmures des impatients mortels , que Dieu leur doit la récompense avant le mérite,, et qu'il est obligé de payer leur vertu d'avance. Oh! soyons bons premièrement, et puis nous serons heureux. N'exigeons pas le prix avant la victoire, ni le salaire avant le travail. Ce n'est point dans la lice, disoit Plutarque ', que les vainqueurs de nos jeux sacrés sont couronnés, c'est après qu'ils Font parcourue.
Si l'ame est immatérielle, elle peut survivre au corps; et si elle lui survit, la Providence est justifiée. Quand je n'aurois d'autre preuve de l'immatérialité de 1 ame que le triomphe du méchant et l'oppression du juste en ce monde, cela seul m'empècheroit d'en douter. Une si choquante dissonance dans l'harmonie universelle me feroit chercher à la résoudre/ Se me dirois : Tout ne finit pas pour nous avec la vie, tout rentre dans l'ordre à la mort. Jaurois, à la vérité, l'embarras de me demander où est l'homme, quand tout ce qu'il avoit de sensible est détruit. Cette question n'est . plus une difficulté pour moi , sitôt que j'ai reconnu
1 * Traité, On ne peut vivre heureux /selon Épicurus, •$ 59. EMILE, t. ir. 12
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deux substances. Il est très simple que, durant ma vie corporelle , n apercevant rien que par mes sens, ce qui ne leur est point soumis m'échappe. Quand l'union du corps et de lame est rompue, je conçois que l'un peut se dissoudre, et l'autre se conserver. Pourquoi la destruction de l'un entraîne- ' roit-elle la destruction de l'autre? Au contraire , étant de natures si différentes , ils étoient , par leur union, dans un état violent; et quand cette union cesse, ils rentrent tous deux dans leur état naturel : la substance active et vivante regagne toute la force qu elle employoit à mouvoir la substance passive et morte. Hélas ! je le sens trop par mes vices, l'homme ne vit qu'à moitié durant sa vie, et la vie de lame ne commence qu'à la mort du corps.
Mais quelle est cette vie? et l'âme est-elle immortelle par sa nature? Je l'ignore. Mon entendement borné ne conçoit rien sans bornes; tout ce qu'on appelle infini m'échappe. Que puis-je nier, affirmer? quels raisonnements puis-je foire sur ce que je ne puis concevoir? Je crois que lame survit au corps assez pour le maintien de l'ordre: qui sait si c'est assez pour durer toujours? Toutefois je conçois comment le corps s use et se détruit par la division des parties : mais je ne puis concevoir une destruction pareille de l'être pensant ; et n'imaginant point comment il peut mourir, je