‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 84 sur 160 · LIVRE IV. i · texte numérisé non relu

LIVRE IV. i

présume qu'il ne meurt pas. Puisque cette présomption me console et n'a rien de déraisonnable, pourquoi craindrois-je de m'y livrer?

Je sens mon ame, je la connois par le sentiment et par la pensée; je sais quelle est, sans savoir quelle est son essence; je ne puis raisonner sur des idées que je n'ai pas. Ce que je sais bien, c'est que l'identité du moi ne se prolonge que par la mémoire, et que, pour être le même en effet, il faut que je me souvienne d'avoir été. Or je ne saurois me rappeler, après ma mort , ce que j'ai été durant ma vie, que je ne me rappelle aussi ce que j'ai senti , par conséquent ce que j'ai feit ; et je ne doute point que ce souvenir ne fasse un jour la félicité des bons et le tourment des méchants. Ici-bas, mille passions ardentes absorbent le sentiment interne , et donnent le change aux remords. Les humiliations, les disgrâces qu'attire l'exercice des vertus, empêchent d'en sentir tous les charmes. Mais quand , délivrés des illusions que nous font le corps et les sens , nous jouirons de la contemplation de l'Être suprême et des vérités éternelles dont il est la source, quand la beauté de l'ordre frappera toutes les puissances de notre ame, et que nous serons uniquement occupés à cçmparer ce que nous avons fait avec ce que nous avons dû faire , c'est alors que la voix de la conscience reprendra sa force et son empire; c'est alors que la

volupté pure qui naît du contentement de soimême, et le regret amer de setre avili , distingueront par des sentiments inépuisables le sort que chacun se sera préparé. Ne me demandez point, ô mon bon ami, s'il y aura d'autres sources de bonheur et de peines; je l'ignore; et c'est assez de celle que j'imagine pour me consoler de cette vie, et m'en faire espérer une autre. Je ne dis point que les bons seront récompensés ; car quel autre bien peut attendre un être excellent que d'exister selon sa nature? mais je dis qu'ils seront heureux, parceque leur auteur, l'auteur de toute justice, les ayant faits sensibles , ne les a pas faits pour souffrir; et que, n'ayant point abusé de leur liberté sur la terre, ils n'ont pas trompé leur destination par leur faute : ils ont souffert pourtant dans cette vie , ils seront donc dédommagés dans une autre. Ce sentiment est moins fondé sur le mérite de l'homme que sur la notion de bonté qui me semble inséparable de l'essence divine. Je ne fais que supposer les lois de l'ordre observées, et Dieu constant à lui-même ' .

Ne me demandez pas non plus si les tourments des méchants seront éternels , et s'il est de la bonté

1 Non pas pour nous, non pas pour nous, Seigneur, Mais pour ton nom , mais pour ton propre honneur, O Dieu ! fais-nous revivre !

Ps. n5.

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