LIVRE IV
ture , et ne craint point de s'égarer. Ce point est important, poursuivit mon bienfaiteur, voyant que j'allois l'interrompre : souffrez que je m'arrête un peu plus à leclaircir.
Toute la moralité de nos actions est dans le jugement que nous en portons nous-mêmes. S'il est vrai que le bien soit bien , il doit l'être au fond de nos cœurs comme dans nos œuvres; et le premier prix de la justice est de sentir qu'on la pratique. Si la bonté morale est conforme à notre nature, l'homme ne sauroit être sain d'esprit ni bien constitué qu'autant qu'il est bon. Si elle ne l'est pas, et que l'homme soit méchant naturellement, il ne peut cesser de l'être sans se corrompre, et la bonté n'est en lui qu'un vice contre nature. Fait pour nuire à ses semblables, comme le loup pour égor-
la première fois que j'ai menacé ce même chien, il s'est jeté le dos contre terre, les pattes repliées, dans une attitude suppliante et la plus propre à me toucher; posture dans laquelle il se fut bien gardé de rester, si, sans me laisser fléchir, je l'eusse battu dans cet état. Quoi! mon chien, tout petit encore, et ne faisant presque que de naître, avoit-il acquis déjà des idées morales? savoit-il ce que c'étoit que clémence et générosité ? sur quelles lumières acquises espéroit-il m'apaiser en s'abandonnant ainsi à ma discrétion? Tous les chiens du monde font à-peu-près la même chose dans le même cas, et je ne dis rien ici que chacun ne puisse vérifier. Que les philosophes, qui rejettent si dédaigneusement l'instinct, veuillent bien expliquer ce fait par le seul jeu des sensations et des connoissances qu'elles bous font acquérir; qu'ils l'expliquent d'une manière satisfaisante pour tout homme sensé; alors je n'aurai plus rien à dire, et je ne parlerai plus d'instinct.
ger sa proie, un homme humain seroit un animai aussi dépravé qu'un loup pitoyable; et la vertu seule nous laisseroit des remords.
Rentrons en nous-mêmes, ô mon jeune ami!
examinons, tout intérêt personnel à part, à quoi nos penchants nous portent. Quel spectacle nous flatte le plus, celui des tourments ou du bonheur d autrui? Qu est-ce qui nous est le plus doux à faire, et nous laisse une impression plus agréable après lavoir fait, d'un acte de bienfaisance ou d un acte de méchanceté? Pour qui vous intéressezvous sur vos théâtres ? Est-ce aux forfaits que vous prenez plaisir? est-ce à leurs auteurs punis que vous donnez des larmes? Tout nous est indifférent, diàent-ils, hors notre intérêt : et, tout au contraire, les douceurs de l'amitié, de l'humanité, nous consolent dans nos peines; et, même dans nos plaisirs, nous serions trop seuls, trop misérables, si nous n'avions avec qui les partager. S'il n'y a rien de moral dans le cœur de l'homme , d'où lui viennent donc ces transports d'admiration pour les actions héroïques, ces ravissements d'amour pour les grandes âmes? Cet enthousiasme de la vertu , quel rapport a-t-il avec notre intérêt privé? Pourquoi voudrois-je être Caton qui déchire ses entrailles, plutôt que César triomphant? Otez de nos cœurs cet amour du beau , vous ôtez tout le charme de la vie. Celui dont les viles passions ont