LIVRE IV. i
le prouve; je n en "conçois pas mieux* comment Dieu peut être ainsi.
Enfin, plus je m efforce de contempler son essence infinie, moins je la conçois; .mais elle est^ cela me suffit; moins je la conçois, plus je l'adore. Je m'humilie, et lui dis: Être des êtres, je suis parceque tu es; c'est m'élever à ma source que de te méditer sans cesse. Le plus digne usage de ma raison est de s'anéantir devant toi : c est mon ravissement d'esprit, c'est le charme de ma foiblesse, de me sentir accablé de ta grandeur.
Après avoir ainsi, de l'impression des objets sensibles et du sentiment intérieur qui me porte à juger des causes selon mes lumières naturelles, déduit les principales vérités qu'il m' importait de connoître, il me reste à chercher quelles maximes j'en dois tirer pour ma conduite, et quelles régies je dois me prescrire pour remplir ma destination sur la terre, selon l'intention de celui qui m'y a placé. En suivant toujours ma méthode , je ne tire point ces règles des principes d'une haute philosophie, mais je les trouve au fond de mon cœur écrites par la nature en caractères ineffaçables. Je n'ai qu'à me consulter sur ce que je veux faire : tout ce que je sens être bien est bien, tout ce que je sens être mal est mal : le meilleur de tous les casuistes est la conscience; et ce n'est que quand on marchande avec elle qu'on a recours aux sub-r
tilités du raisonnement. Le premier de tous les soins est celui de soi-même : cependant combien de fois la voix intérieure nous dit qu en faisant notre bien aux dépens d autrui nous faisons mal ! Nous croyons suivre l'impulsion de la nature, et nous lui résistons; en écoutant ce qu elle dit à nos sens, nous méprisons ce quelle dit à nos cœurs: letre actif obéit, l'être passif commande. La conscience est la voix de lame , les passions sont la voix du corps. Est-il étonnant que souvent ces deux langages se contredisent? et alors lequel fautil écouter? Trop souvent la raison nous trompe, nous n'avons que trop acquis le droit de la récuser : mais la conscience ne trompe jamais ; elle est le vrai guide de l'homme; elle est à lame ce que l'instinct est au corps * ; qui la suit obéit à la na-
1 La philosophie moderne, qui n'admet que ce qu'elle explique, n'a garde d'admettre cette obscure faculté appelée instinct, qui paroît guider, sans aucune connoissance acquise, les animaux vers quelque fin. L'instinct, selon l'un de nos plus sages philosophes, n'est qu'une habitude privée de réflexion, mais acquise en réfléchissant; .et, de la manière dont il explique ce progrès, on doit conclure que les enfants réfléchissent plus que les hommes ; paradoxe assez étrange pour valoir la peine d'être examiné. Sans entrer ici dans cette discussion, je demande quel nom je dois donner à l'ardeur avec laquelle mon chien fait la guerre aux taupes qu'il ne mange point, à la patience avec laquelle il les guette quelquefois des heures entières, et à l'habileté avec laquelle il les saisit, les jette hors terre au moment qu'elles poussent, et les tue ensuite pour les laisser là , sans que jamais personne l'ait dressé à cette chasse, et lui ait appris qu'il y avoit là des taupes. Je demande encore, et ceci est plus important, pourquoi ,