LIVRE IV
plaisir. Au contraire la sérénité du juste est intérieure; son ris n'est point de malignité, mais de joie : il en porte la source en lui-même ; il est aussi gai seul qu au milieu d'un cercle; il ne tire pas son contentement de ceux qui l'approchent, il le leur communique.
Jetez les yeux sur toutes les nations du monde, parcourez toutes les histoires; parmi tant de cultes inhumains et bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères, vous trouverez par-tout les mêmes idées de justice et d'honnêteté, par-tout les mêmes principes de morale, par-tout les mêmes notions du bien et du mal. L'ancien paganisme enfanta des dieux abominables, qu'on eût punis ici-bas comme des scélérats, et qui n'offroient pour tableau du bonheur suprême que des forfaits à commettre et des passions à contenter. Mais le vice, armé d'une autorité sacrée, descendoit en vain du séjour éternel, l'instinct moral le repoussoit du cœur des humains. En célébrant les débauches de Jupiter on admiroit la continence de Xénocrate ; la chaste Lucrèce adoroit l'impudique Vénus ; l'intrépide Romain sacrifioit à la Peur; il invoquoit le dieu qui mutila son père, et mourait sans murmure de la main du sien. Les plus méprisables divinités furent servies par les plus grands hommes. La sainte voix de la nature , plus forte que celle des dieux , se
faisoit respecter sur la terre , et sembloit reléguer
dans le ciel le crime avec les coupables.
Il est donc au fond des âmes un principe ipné de justice et de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d autrui comme bonnes ou mauvaises; et c est à ce principe que je donne le nom de conscience.
Mais à ce mot j'entends s élever de toutes parts la clameur des prétendus sages : Erreurs de l'enfance, préjugés de l'éducation! s'écrient-ils tous de concert. Il n'y a rien dans l'esprit humain que ce qui s'y introduit par l'expérience, et nous ne jugeons d'aucune chose que sur des idées acquises. Ils font plus; cet accord évident et universel de toutes les nations, ils l'osent rejeter; et, contre l'éclatante uniformité du jugement des hommes, ils vont chercher dans les ténèbres quelque exemple obscur et connu d'eux seuls; comme si tous les penchants de la nature étoient anéantis par la dépravation d'un peuple, et que, sitôt qu'il est des monstres , l'espèce ne fût plus rien. Mais que servent au sceptique Montaigne les tourments qu'il se donne pour déterrer en un coin du monde une coutume opposée aux notions de la justice 1 ?
4 * Voyez tout le chapitre xxii du livre premier. On y remarque ce passage : « Les loix de la conscience, que nous disons naistre de « nature, naissent de la coustume : chascun, ayant en vénération in-