‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 95 sur 160 · LIVRE IV. 2o · texte numérisé non relu

LIVRE IV. 2o

qu'il doit connoître pour apprécier ceux qu'il ne connoît pas; si nous voulions sincèrement nous éclairer, non pour briller aux yeux des autres, mais pour être bons et sages selon notre nature, pour nous rendre heufçux^en pratiquant nos devoirs! Cette étude nous paroît ennuyeuse et pénible , parceque nous n'y songeonls que déjà corrompus par le vice, déjà livrés à nos passions. Nous fixons nos jugements et notre estime avant de connoître le bien et le mal; et puis, rapportant tout à cette fausse mesure, nous ne donnons à rien sa juste valeur.

Il est un âge où le cœur, libre encore, mais ardent, inquiet, avide du bonheur qu'il ne connoît pas, le cherche avec une curieuse incertitude, et, trompé par les sens, se fixe enfin sur sa vaine image, et croit le trouver où il n'est point. Ces illusions ont dijré trop long-temps pour moi. HélasJ je les ai trop tard connues , et n'ai pu toutà-fait les détruire ; elles dureront autant que ce corps mortel qui les cause. Au moins elles ont beau me séduire, elles ne m'abusent, plus; je les çonnpis pour ce quelles sont; en les suivant je les méprise; loin d'y voir l'objet de mo^ bonheur, j'y vois son obstacle. J aspire au moment où, délivré des entraves du corps, je serai moi sans contradiction, sans partage /et n'aurai besoin que de moi pour être heureux; en attendant je le suis dès cette

vie, parceque j en compte pour peu tous les maux, que je la regarde comme presque étrangère à mon être, et que tout le vrai bien que j'en peux retirer dépend de moi.

Pour m' élever d'avance autant qu'il se peut à cet état de bonheur, de force, et de liberté, je m'exerce aux sublimes contemplations. Je médite sur l'ordre de l'univers , non pour l'expliquer par de vains systèmes, mais pour l'admirer sans cesse, pour adorer le sage auteur qui s'y fait sentir. Je converse avec lui, je pénétre toutes mes facultés de sa divine essence; je m'attendris à ses bienfaits, je le bénis de ses dons : mais je ne le prie pas. Que lui demanderois-je? qu'il changeât pour moi le cours des choses , qu'il fît des miracles en ma faveur? Moi qui dois aimer par-dessus tout l'ordre établi par sa sagesse et maintenu par sa providence, voudrois-je que cet ordçe fût troublé pour moi? Non, ce vœu téméraire mériteroit d'être plutôt puni qu'exaucé. Je ne lui demande pas non plus le pouvoir de bien faire : pourquoi lui demander ce qu'il m'a donné? Ne m'a-t-il pas donné la conscience pour aimer le bien , la raison pour le connoître, la liberté pour le choisir? Si je fais le mal, je n'ai point d'excuse; je le fais parceque je le veux : lui demander de changer ma volonté, c'est lui demander ce qu'il me demande; c'est vouloir qu'il fasse mon œuvre et que j'en recueille le

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