LIVRE IV
prudence le resserre dans les bornes du moi humain; il faut mille efforts de courage pour oser les franchir. Se plaire à bien faire est le prix Ravoir bien fait , et oe prix ne s'obtient qu'après lavoir mérité. Rien n'est plus aimable que la vertu; mais il en faut jouir pour la trouver telle. Quand on la veut embrasser, semblable au Protée de la fable, die prend d'abord mille formes effrayantes, et ne se montre enfin sous la sienne qu'à ceux qui n'ont point lâché prise.
Combattu sans cesse par mes sentiments naturels qui partaient pour l'intérêt commun, et par ma raison qui rapporfcoit tout à moi ; j'aurois flotté toute ma vie dans cette, continuelle alternative, faisant le mal, aimant le bien", et toujours contraire à moi-même, si de nouvelles lumières n'eussent éclairé mon cœur, si la vérité, qui fixa mes opinions, n'eût encore assuré ma conduite et ne m'eût mis d'accord avec moi. On a beau vouloir établir la vertu par la raison seule, quelle solide base peut-on lui donner? La vertu, disent-ils, est l'amour de l'ordre. Mais cet amour peut-il donc et doit-il l'emporter en moi sur celui de mon bienêtre? Qu'ils me donnent une raison claire et suffisante pour le préférer. Dans le fond leur prétendu principe est un pur jeu de mots; car je dis aussi, moi , que le vice est l'amour de l'ordre, pris dans un sens différent. Il y a quelque ordre mo-
aoo EMILE,
rai par-tout où il y a sentiment et intelligence. La différence est que le bon s'ordonne par rapport au tout, et que le méchant ordonne le tout par rapport à lui. Celui-ci se fait le centre de toutes choses; l'autre mesure son rayon et se tient à la circonférence. Alors il est ordonné par rapport au centre commun, qui est Dieu , et par rapport à tous les cercles concentriques, qui sont les. créatures. Si la Divinité n'est pas, il n'y 'a que le méchant qui raisonne, le bon riest qu'un insensé.
O mon enfant , puissiez-vous sentir un jour de quel poids on est soulagé ; quapd, après avoir épuisé la vanité des opinions humaines et goûté l'amertume des passions, on trouve enfin si près de soi la route de la sagesse , le prix des travaux de cette vie, et la source du bonheur dont on a désespéré! Tous les devoirs de la loi naturelle, presque effacés de mon cœur par l'injustice des hommes, s'y retracent au nom de l'éternelle justice qui me les impose et qui me les voit remplir. Je ne sens plus en moi que l'ouvrage et l'instrument du grand Être qui veut le bien , qui le fait , qui fera le mien par le concours de mes volontés aux siennes et par le bon usage de ma liberté : j'acquiesce à l'ordre qu'il établit, sûr de jouir moimême un jour de cet ordre et d'y trouver ma félicité; car quelle félicité plus douce que de se sentir ordonné dans un système où tout est bien?.
En proie à la douleur, je la supporte avec patience, en songeant qu elle est passagère et qu elle vient d un corps qui n'est point à moi. Si je fais une bonne action sans témoin, je sais quelle est vue, et je prends acte pour Fautre vie de ma conduite en celle-ci. En souffrant une injustice, je me dis: l'Être juste qui régit tout saura bien m'en dédommager : les besoins de mon corps, les misères de ma vie, me rendent l'idée de la mort plus supportable. Ce seront autant de liens de moins à rompre quand il faudra tout quitter.
Pourquoi mon ame est-elle soumise à mes sens et enchaînée à ce corps qui l'asservit et la gêne? Je n'en sais rien : suis-je entré dans les décrets de Dieu? Mais je puis, sans témérité, former de modestes conjectures. Je me dis : Sil'esprit de l'homme fût resté libre et pur, quel mérite auroit-il d'aimer et suivre l'ordre qu'il verroit établi et qu'il n'auroit nul intérêt à troubler? Il seroit heureux, il est vrai ; mais il manquerait à son bonheur le degré le plus sublime , la gloire de la vertu et le bon témoignage de soi; il ne seroit que comme les anges; et sans doute l'homme vertueux sera plus qu'eux. Unie à un corps mortel par des liens non moins puissants qu'incompréhensibles, le soin de la conservation de ce corps excite l'âme à rapporter tout à lui , et lui donne un intérêt contraire à l'ordre général, qu'elle est pourtant ca-
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pable de voir et d aimer; c'est alors que le bon usage de sa liberté devient à-la-fbis le mérite et la récompense, et quelle se prépare un bonheur inaltérable en combattant ses passions terrestres et se maintenant dans sa première volonté.
Que si, même dans l'état d abaissement où nous sommes durant cette vie, tous nos premiers penchants sont légitimes; si tous nos vices nous viennent de nous, pourquoi nous plaignons -nous d'être subjugués par eux? pourquoi reprochonsnous à l'auteur des choses les maux que nous nous faisons et les ennemis que nous armons contre nous-mêmes? Ah! ne gâtons point l'homme; il sera toujours bon sans peine, et toujours heureux sans remords. Les coupables qui se disent forcés au crime sont aussi menteurs que méchants :
comment ne voient-ils point que la foiblesse dont ils se plaignent est leur propre ojuvrage; que leur première dépravation vient de leur volonté; qu'à force de vouloir céder à leurs tentations, ils leur cèdent enfin malgré eux et les rendent irrésistibles ! Sans doute il ne dépend plus deux de n'être pas méchants et foibles, maïs il dépendit d'eux de ne le pas devenir. Oh ! que nous resterions aisément maîtres de nous et de nos passions , même durant cette vie, si , lorsque nos habitudes ne sont point encore acquises , lorsque notre esprit commence à s'ouvrir, nous savions l'occuper des objets