XX NOTICE
De ses passions, qui toutes étaient vives, la plus dévorante fut le désir de contribuer aux progrès des lumières : il aimait les lettres et la vérité encore plus que la gloire. L'extrême imperfection de l'enseignement dans les écoles publiques l'avait frappé dès son jeune âge : il n'omit aucun soin pour y l'emédier , soit lorsqu'il concourut à la rédaction des projets de loi qui concernaient cette importante matière , soit lorsqu'il exerça les fonctions de membre du jury d'instruction du département de la Seine , puis celles d'inspecteur-général des études. L'état déplorable de sa santé ne modéra point son zèle : il parcourut, en i8o3, les départemens de l'ouest, y visita toutes les écoles , ranima partout les études et l'émulation ; jamais sa maladie ne l'a plus affligé qu'en le forçant d'interrompre ces utiles et laborieux voyages. Lorsqu'après la publication de l'épîtrc à Voltaire il eut été si scandaleusement destitué de cette place d'inspecteur, il continua du moins de prendre part aux travaux de la classe de l'Institut à laquelle il appartenait , et y concentra souvent toute l'activité de son esprit et de son âme : ses quatre dernières années ont été consacrées au service et à la gloire de cette compagnie. 11 entreprit pour elle le Tableau de la Littérature française depuis 1789; et, quoiqu'elle ne paraisse point avoir revendiqué cet ouvrage, il doit être permis de dire qu'elle n'a guère vu naître dans son sein de productions plus honorables. Mais il s'intéressait vivement à tous les autres objets des discussions académiques, particulièrement aux concours d'éloquence et de poésie ; zélé défenseur des vrais talens , toujours siir de les discerner, et presque toujours d'obtenir pour eux des triomphes. S'il en fallait citer des exemples, nous nommerions MM. Jay et Victorin Fabre, dont les succès ont commencé par le suffrage de Chénier. Tel était enfin son dévouement à tous les genres de travaux littéraires que le dictionnaire même de l'Académie française l'a occupé sérieusement, et qu'on retrouve dans ses papiers les traces des efforts qu'il a faits pour le perfectionner, ou du moins pour substituer des exemples
SUR M.-J. CHENIER. xxi
classiques aux phrases triviales , insignifiantes et quelquefois incorrectes qui le remplissent.
Nul n'a su mieux que lui jouir de tous les succès de ses plus dignes rivaux : c'étaient pour lui des jours de fête que ceux ou la littérature s'enrichissait d'un bel ouvrage, de VOthello de Ducis, de V Agamemnon de M. Lemercier, des Vénitiens de M. Arnault , d'une comédie de M. Andrieux. Il louait éloquemment même ses ennemis, La Harpe, par exemple, qui, après avoir reçu de lui d'éminens services ^ , l'outragea plus qu'auparavant. Il est vrai que Chénier s'est vengé , par quelques traits satiriques , de cet excès d'ingiatitude et d'injustice ; mais il connut les bornes que devaient avoir ces représailles. Dès qu'il sut que La Harpe était malade , il retira des mains de l'imprimeur une dernière satire où ce littérateur célèbre était jugé sévèrement. Ce n'est là qu'un acte d'humanité bien simple et bien vulgaire dans les mœurs de Chénier : mais, lorsqu'il était malade et presque moribond lui-même, ses ennemis n'avaient pas coutume d'être si généreux.
Dans la société, Chénier recevait de tout ce qu'il entendait et voyait, des impressions extrêmement fortes ; et, au moment où elles s'emparaient de lui, il ne savait pas les dissimuler : voilà pourquoi ceux qui n'ont pas eu avec lui des relations très -intimes ont pu quelquefois ne pas trouver ses mœurs assez douces. Qui l'a bien connu doit rendre hommage à la noblesse et à la bonté de son caractère : tous les sentimens honnêtes, humains, vertueux, remplissaient son âme active. Pour l'estimer et le chérir, il suffisait de le voir de près. Il n'était
I. Au commencement d'octobre 1795, Chénier, membre du comité de salut public, déchira publiquement et avec indignation un mandat d'arrêt décerné contre La Harpe par un antre comité , et qu'un personnage dès lors très ptiissant (Bonaparte) était impatient de mettre à exécution. Ce fut encore Chénier qui se chargea de veiller à la sûreté de La Harpe en septembre 1797.