I. Voyez la uote précédente
Œuvres posthumes. I.
xviii NOTICE
peut-être aurait cédé aux efforts de la nature et de l'art, si Chénier avait su s'assujétir à un régime uniforme et austère ; mais , trompé par l'activité toujours croissante de ses facultés intellectuelles et morales, il méconnut long-temps son état, et n'en sentit tout le péril que lorsque ce sentiment ne pouvait plus être qu'un péril de plus.
■*>> C'est dans le cours de ces dix années qu'il a commencé ou achevé la plupart de ses ouvrages. Il en avait projeté plusieurs autres : par exemple, une tragédie ayant pour sujet la mort de Conradin , une édition de Racine , un traité des sources du pathétique, une continuation des éléments de l'histoire de France de Millot. Il ne subsiste aucun vestige de ces projets , parce que Chénier n'écrivait presque jamais de notes ni d'esquisses; mais les matériaux en étaient si bien rassemblés et disposés dans sa tête qu'il rendait compte de toutes les idées, de tous les détails qui devaient entrer dans ces productions futures, et que, lorsqu'il en parlait, il en composait réellement quelque partie. L'étendue et la ténacité de sa mémoire le dispensaient des soins qu'on a coutume de prendre pour l'ecueillir et fixer ses connaissances et ses pensées. Quoiqu'il n'eût jamais rien transcrit, rien extrait de ses lectures, nous ne saurions dire combien de volumes on eût rempli des morceaux de vers et de prose qu'il savait par cœur : car il faudrait y comprendre, non-seulement tous les chefs-d'œuvre de la poésie française , tous les grands traits et les plus belles pages de nos meilleurs écrivains en prose, mais encore un recueil très-long, quoique choisi , des plus mauvais vers qu'on ait faits depuis Chapelain , et des phrases les plus ridicules qu'on ait écrites depuis les premières harangues de l'Académie française. Aucune sottise n'échappait à sa mémoire impitoyable , qui avait contracté, en quelque sorte, les habitudes satiriques de son esprit ; mais aussi il ne pouvait rien voir de grand et de beau sans l'admirer , ni rien admirer sans le retenir à jamais. Tant de souvenirs, toujours fidèles, toujours pi'ésens, éclairaient les discussions littéraues auxquelles il prenait part ; il disposait
SUR M.-J. CHENIER. xix
d'un inépuisable fonds d'exemples, qui venaient s'appliquer d'eux-mêmes avec une parfaite justesse à chaque point d'une question. Ce qui surprendra davantage ceux qui ne l'ont pas connu , c'est qu'il savait presque autant de dates que de vers ; pas un seul fait de quelque importance dans l'histoire civile ou littéraire, dont il ne fiit toujours prêt à rappeler l'époque précise ou convenue; pas un poète, pas un seul auteur, tant soit peu remarqué , dont il ne put au besoin et sans la moindre recherche dater la naissance, les travaux et la mort, autant du moins qu'on le peut faire. Il avait particulièrement étudié la bibliographie , comparé les plus riches catalogues , examiné un très-grand nombre de livres ; non-seulement il sa- " vait d'une manière imperturbable les dates de toutes les éditions qui sont dignes de quelque souvenir, mais il en avait observé et retenu toutes les circonstances distinctives : cette étude lui plaisait, comme une branche de l'histoire littéraire, de cette histoire de toutes les connaissances humaines , qui est elle-même l'une des plus utiles connaissances.
Il n'avait point cultivé les sciences physiques et mathématiques; mais il en savait l'histoire et par conséquent les principaux résultats, ceux du moins que le langage commun peut exprimer. Plus entraîné vers les arts qui tiennent à la poésie par des rapports immédiats et sensibles , il en avait appris et les annales et les langues : il prenait un vif intérêt aux arts du dessin, il cultivait la musique; et les grands artistes le plaçaient au premier rang des amateurs éclairés. Mais il excellait dans les deux genres de connaissances qu'on a coutume de désigner par les noms de belles-lettres et d'histoire; il les regardait comme indivisibles, et n'en séparait ni l'analyse de la pensée, ni les sciences morales et ])olitiques. Malgré l'immensité de ses lectures, et son goût pour certaines recherches, il ne prétendait point à l'érudition; mais fort peu de littérateurs ont réuni , possédé un plus grand nombre de ces connaissances réelles, de ces lumières véritables et fécondes qui ne prennent que le modeste nom d'instruction , et qui manquent souvent aux érudits.