ACTE I, SCENE IV
C'est bien dommage, au fond, qu'avec tant de lumières Il n'ait pas pris encor du goût pour nos mystères. Affable, humain, parfait, s'il devenait chrétien!
M ONT FORT
Quant à moi, j'aurais cru qu'il ne lui manquait rien,
F. BONHOMME
Pardon, si près de vous je fais une démarche Singulière à mon sens; mais, dit le patriarche... Avez-vous aperçu le patriarche?
MONTFORT
Non.
F. BONHOMME
Le patriarche dit qu'il a toujours raison ;
Il veut qu'on obéisse et, surtout, que l'on croie.
Je suis un pauvre moine , et c'est lui qui m'envoie.
MONTFORT
Et vers moi, s'il vous plaît, pourquoi vous envoyer?
F. BONHOMME
Oh ! vous l'allez savoir. Vous êtes chevalier :
Il a fondé sur vous une grande espérance.
Dom Tremendo prétend que, si votre vaillance
Veut remplir un décret par le Ciel arrêté,
Vous pouvez, d'un seul coup, sauver la chrétienté;
Qu'envers un infidèle aucun bienfait ne lie.
11 parle de Judith, des murs de Béthulie,
De Débora, d'Aod; car il est fort savant.
Connaît bien l'Ecriture, et la cite souvent.
MONT FORT
Au fait.
F. BONHOMME
Il faut, dit-il, qu'un jour Saladin meure. Ce jeune chevalier peut le voir à toute heure...
MONTFORT
Un crime?...
F. BONHOMME, àpart.
Bien ! fort bien ! il n'acceptera pas.
MONTFORT
Et votre patriarche a compté sur mon bras?
F. BONHOMME
N'allez pas me trahir. Foi de frère Bonhomme , Je le trouve un graiid saint, mais un bien méchanthomme. De goûts, d'avis, d'humeur nous différons parfois: Il est de Salamanque, et je suis Champenois.
MONTFORT
Sait-il que Saladin fut toujours magnanime?
F. BONHOMME
Il s'en doute fort peu.
MONTFORT
Sait-il quelle victime Il lui plut d'épargner?
F. BONHOMME
Vous. Il ne sait pourquoi.
Il ne comprend pas bien...
MONTFORT
Sans peine je le croi.