‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur Chénier (volume 2)Chapitre 319 sur 351 · ACTE I, SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE IV

Un sentiment sublime a de quoi le surprendre. Vous lui raconterez ce qu'il ne peut comprendre.

F. BONHOMME

Je vous écoute.

MONTFORT

Un mois s'est à peine écoulé Depuis qu'en combattant, par le nombre accablé, Je fus conduit captif au soudan de Syrie. A ses yeux, dans sa cour, j'allais perdre la vie; Le col nu, le front calme, et d'un œil sans effroi Je contemplais le fer déjà levé sur moi. Ma jeunesse, un maintien que n'ont pas les esclaves Frappent son ame altière : un brave aime les braves. Fixant bientôt sur moi des regards attendris, Il crie : « Assad ! mon frère ! arrêtez. » A ces cris Vers les yeux du grand homme on se tourne en silence : On attend ses décrets. Tout-à-coup il s'élance Jusqu'à moi; dans mes bras il arrive éperdu; Ecarte avec sa main le glaive suspendu; Tremblant, baigné de pleurs, et d'une voix humide: « Jeune Français, dit-il, toi que rien n'intimide! « J'ai vu par tes chrétiens mes états ravagés ; « Par tes mêmes chrétiens mes enfans égorgés « Ont péri loin de moi , loin de leur tendre mère : « N'importe. En te voyant j'ai cru revoir mon frère, « Dès long-temps, mon Assad a rejoint ses aïeux: (( Va , c'est lui qui te sauve ; il revit à mes yeux : « Va, jeune homme, ce front où se peint le courage

« Ne m'aura pas en vain présenté son image, « Ses traits, ses traits chéris, dont je te vois paré, « D'un chrétien qui me hait font un être sacré. « Conserve-les long-temps , et bénis sa mémoire. « Tu vivras. »

F. BONHOMME

Le grand prince !

Aussi grand que sa gloire.

Ce fer, qu'il m'a laissé, lui percerait le sein! Un chevalier français n'est pas un assassin. Je veux bien lui cacher ce complot homicide; Car le dieu qu'il imite à ses destins préside. Si votre patriarche invoque une autre main, Si même des guerriers attaquaient Saladin, Quand je reconnaîtrais la bannière chrétienne, Ce manteau , cette croix n'ont rien qui me retienne : De mon cœur seulement je recevrais la loi ; Et c'est mon bienfaiteur qui doit compter sur moi.

F. BONHOMME

Me voilà soulagé : j'avais bien des alarmes.

Vous pleurez?

F. BONHOMME

Ce n'est rien.

MONTFORT

Ne cachez point vos larmes; Elles vous font honneur , homme simple et pieux :

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