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OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur Chénier

Aujourd'hui que, chéries et paisibles chez la plupart des nations, les sciences et les lettres deviennent de plus en plus familières à toutes les classes de la société ; que , merveilleusement secondée par cette tendance générale à l'instruction , la presse suffit à peine à propager en France les chefs-d'œuvre du génie et de la raison , un disciple de nos grands maîtres, un écrivain pur et savant, un Français, un contemporain, Marie- Joseph Chénier en un mot, méritait bien aussi d'être rappelé à l'attention des amis des lettres et à la mémoire de ses concitoyens.

Plein des auteurs anciens et modernes , nourri de la philosophie de Rousseau , et formé à la brillante école de Voltaire, Ghénier est, sans contredit, un de ceux qui ont figuré avec le plus d'éclat à la tête de notre littérature classique. Philosophie, théâtre, poésie, critique, éloquence littéraire: il a tout exploité. Né avec une imagination

QEuvres anciennes. I. d

ii PRÉFACE

brûlante , un génie vaste et hardi , un esprit prompt et solide; bien pénétré, d'ailleurs, de cette dignité personnelle , le plus bel apanage de l'homme, et dont l'impulsion généreuse enfante les grandes choses; amant idolâtre de la Liberté, comme il le peint lui-même dans un vers où respire son âme tout entière :

Et libre , avant les jours de notre liberté « ,

cet écrivain supérieur semble n'avoir dirigé sa courte existence que vers un seul objet : la gloire. Jaloux d'atteindre ses illustres devanciers, son ambition lui révéla, pour s'élever sur leurs traces, des sentiers inconnus avant lui. Jeune homme , il s'y précipita sans peine avec enthousiasme; trop heureux si, ne l'arrêtant brusquement dans sa course, lorsque la Raison et l'Expérience l'éclairaient à l'envi de leur flambeau tutélaire, le Sort lui eût permis de toucher au but où tendaient tous ses vœux, et que de nombreux succès lui présentaient déjà comme une conquête prochaine!

A cette époque trop fameuse par les violentes secousses politiques qui, tant de fois, exposèrent la France et nos institutions, Chénier, prenant

i. Ce vers est extrait d'une pièce de vers fort remarquable, intitulée : Essai sur la satire. Voyez le tome II des OEuvres posthumes, page 3oi.

DE L'ÉDITEUR. m

tout à coup une direction nouvelle , suspendit un moment le cours de ses victoires littéraires; mais des triomphes d'un autre ordre sollicitaient ailleurs sa noble émulation : la voix du peuple l'appelait au sein de la Convention nationale. Longtems spectateur impatient des vains efforts de la Patrie pour atteindre, après tant d'orages, à ces beaux jours de paix et de splendeur tant de fois promis et toujours reculés, c'est avec orgueil que Chénier reçut cette imposante mission. Semblable à l'antique athlète, lorsqu'il descendait dans l'arène olympique , on le vit paraître à la tribune brillant d'enthousiasme et d'espoir; et la France applaudit bientôt , dans le plus jeune de ses députés , un grand citoyen de plus, un défenseur éloquent de ses libertés1.

Toutefois, ces nouveaux succès n'affaiblirent pas en lui le premier enthousiasme dont l'avaient embrasé la poésie et les lettres : plus tard, moins passionné , mais non moins éloquent , Chénier leur rendit tous ses loisirs. Témoin de ses premiers exploits , mais depuis trois ans veuf de sa muse, le théâtre, en son absence, s'enrichissait de brillans ouvrages ; plus tragique et plus sublime

i. Chénier n'avait pas encore atteint sa vingt-septième année, lorsqu'il fut nommé député à la Convention par le département de Seine-et-Oise.

,v PREFACE

que jamais, Chénier voulut rentrer dans la carrière. Philippe et Tibère l allaient illustrer son retour; mais déjà s'évanouissait ce fantôme imposant qu'avait rêvé la ferveur républicaine. Chénier comprit toutes les conséquences du péril que devait courir un ami de la République; et, lorsque trompé dans sa plus chère espérance, il vit l'ambition usurpatrice proscrire cette liberté à laquelle il avait consacré ses accens et ses veilles; lorsqu'il vit la France passer sous une domination absolue, sa muse, qui ne concevait rien que de libre et d'héroïque, se couvrit tout à coup d'un voile funèbre; le chant du cygne ne tarda même pas à

i. Ces deux ouvrages, imprimés dans le premier volume des OEuvres posthumes de Chénier, n'ont jamais été représentés. Tibère seul, que tous les connaisseurs s'accordent à placer à la tête des tragédies les plus distinguées de notre siècle, fut mis en répétition il y a peu d'années. Il était même à la veille d'être joué, lorsque des ordres supérieurs vinrent en défendre sur-le-champ la représentation. Nous n'entreprendrons pas de rappeler ici les motifs qui ont provoqué, en 1820, cet acte d'autorité: les journaux du temps se sont chargés du soin de les expliquer. Il nous suffit de dire que, ce qui à cette époque pouvait donner lieu aux allusions n'existant plus aujourd'hui, rien ne saurait s'opposer désormais à la représentation de Tihère ; et que la reprise encore toute récente du Germanicus de M. Arnaultdoit nous faire espérei un teins plus heureux pour toutes les productions dramatiqueécartées de la scène par des raisons semblables à celles qui en ont éloigné Tihère.

DE L'ÉDITEUR. v

se faire entendre1. Chénier succombait, âgé de quarante-six ans , aux funestes progrès d'une maladie mortelle, qu'avaient encore hâtés des chagrins sans nombre et les violentes agitations de sa vie politique.

Certes, tant de talens et d'infortunes devaient naturellement intéresser en sa faveur le siècle dont il avait aussi commencé la gloire. Il importait d'éterniser dans le souvenir de ses concitoyens ses travaux mémorables, fruits du génie, du courage , et du malheur : aussi la dette aujourd'hui payée à sa mémoire fut-elle réclamée d'une voix unanime !

A la vérité, depuis quelques années, plusieurs éditeurs ont publié, en différens formats et par parties détachées , les principaux ouvrages de Chénier ; mais le vœu général des amis des lettres était de voir décerner aux œuvres d'un des premiers écrivains du dix-neuvième siècle les honneurs d'une édition digne de lui, et exécutée avec tout le luxe typographique. Ajoutons que ces divers éditeurs, soit qu'ils n'aient pas eu connaissance des corrections et des augmentations faites par Chénier lui-même à ses œuvres, soit qu'ils n'aient pas eu la faculté de se les procurer,

i. F oyez son élégie intitulée : la Promenade , tome II des OE livres posthumes.

vi PRÉFACE DE L'ÉDITEUR.

n'ont donné jusqu'ici qu'une collection fort incomplète et remplie d'inexactitudes. Nous, au contraire, non-seulement nous avons puisé dans les meilleures éditions publiées du vivant de l'auteur; mais ses manuscrits nous ont encore fourni de précieux documens.

Il nous reste maintenant à nous acquitter du plus doux des devoirs : celui de reconnaître publiquement les conseils salutaires dont ont daigné nous honorer plusieurs anciens amis de l'auteur. Bien plus , trois de nos premiers littérateurs , MM. Daunou, Arnault et Lemercier, les plus chers et les plus dignes émules de Chénier, ont voulu contribuer aussi à la richesse de notre édition : les deux premiers en imprimant, en tête des OEuvres anciennes et posthumes de notre auteur, d'excellentes notices historiques et littéraires; le troisième en y insérant une savante analyse de son théâtre1. Qu'ajouter à de tels hommages? Il n'appartenait qu'au talent de tracer l'éloge du génie.

i . Voyez le tome I des Œuvres anciennes.

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