‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur Chénier (volume 3)Chapitre 2 sur 218 · A L'ÉDITEUR · texte numérisé non relu

A L'ÉDITEUR

Monsieur,

(jurieux de réunir dans votre édition tout ce qui concerne Marie-Joseph Chénier, vous m'invitez à recueillir et à jeter sur le papier les souvenirs qui peuvent me rester de cet illustre académicien , dont j'ai été pendant douze ans le collègue. Je cède d'autant plus volontiers à votre désir que c'est un moyen de faire connaître le cœur de cet homme , dont vous avez fait connaître l'esprit; et qu'en racontant des faits qui sont étrangers à sa vie puhlique je ne puis être soupçonné de vouloir me mettre en concurrence avec M. Daunou, qui a dit le mieux possible de notre ami commun , considéré comme homme public, ce qu'il y avait à dire, et au travail duquel il est tout au plus permis de donner un complément.

Résidant à Versailles avant 1789, et moins occupé des littérateurs que de la littérature, je connaissais à peine Chénier de nom, quand j'entendis parler pour la

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première fois de sa tragédie de Charles IX. Elle venait d'être reçue au Théâtre-Français. Ce n'était pas, néanmoins , la première que Chénier donnait à ce théâtre : trois ans auparavant, il y avait fait représenter, sans trop de succès à la vérité , Azèmire; mais cet ouvrage , tout défectueux qu'il était, contenait assez de beautés pour que Palissot n'ait pas craint d'annoncer que dans l'auteur de cette pièce la France possédait un poète tragique de plus : Charles IX prouva qu'il ne s'était pas trompé.

Long-tems avant de paraître à la scène, cette pièce occupa l'attention. Bien que les idées philosophiques fussent alors généralement accréditées ; bien que la révolution fût commencée , les vieux préjugés , les vieilles habitudes, luttaient encore contre les innovations amenées par le nouvel ordre de choses. On s'élevait contre le despotisme , et l'on s'étonnait qu'on signalât les actes de tyrannie dont quelques-uns de nos rois s'étaient rendus coupables ; on s'élevait contre les fanatiques, et l'on hésitait à permettre la représentation d'un ouvrage essentiellement dirigé contre le fanatisme, qu'alors, comme aujourd'hui, certaines gens affectaient de confondre avec la religion.

Entraîné, comme l'auteur de Charles IX, dès ma plus tendre jeunesse , dans la carrière dramatique par un penchant irrésistible, je ne pus rester indifférent au sort de son ouvrage; et j'en suivis toutes les vicissitudes avec un intérêt qui tenait autant à l'émulation qu'à la curiosité.

Malgré l'opposition d'un parti puissant encore quoique battu, Charles IX fut joué, non pourtant sans

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une autorisation spéciale du Maire et des membres de la Commune de Paris, qui n'avaient pas dédaigné de descendre en cette circonstance aux fonctions de censeurs royaux. L'affluence des spectateurs à la première représentation fut immense. Tous n'y apportaient pas des dispositions également bienveillantes; aucune improbation n'en troubla néanmoins le cours : elle ne fut interrompue que par des applaudissemens si nombreux qu'on pouvait les croire unanimes. La bardiesse de certaines scènes, et particulièrement de celle de la bénédiction des poignards , produisit une impression profonde, mais tout à fait différente du scandale.

La piété, selon madame de Genlis, s'en serait pourtant scandalisée; et cela parce que le Cardinal de Lorraine, non content de bénir le fer qui devait égorger les protestans, et de consacrer l'instrument du meurtre, aurait fait intervenir dans cette scène la sainte bostie, sur laquelle les meurtriers auraient juré la mort de trente Y mille Français : profanation qui a forcé Madame le gouverneur des enfans d'Orléans à sortir du spectacle, et à en faire sortir ses augustes élèves.

Présent à cette représentation , je me croirais complice d'une calomnie, si je n'affirmais pas que je n'y ai rien vu de semblable à ce que raconte madame de Genlis. Je ne l'accuse pas toutefois d'altérer ici la vérité sciemment, elle qui, comme on sait, n'est pas moins charitable que pieuse, et porte l'amour du prochain presque aussi loin que l'amour de Dieu ; mais je pense que, si favorisée qu'elle soit par la Nature, cette dame se ressent, sous quelques rapports, des outrages

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du tems, et quelle perd en mémoire ce quelle gagne en imagination. Rien de plus imaginaire en effet que l'incident qu'elle mêle ici à un fait dont elle peut n'avoir pas conservé un exact souvenir, puisque, après tout, il appartient à une époque déjà reculée , et à laquelle le narrateur n'était plus de la première jeunesse.

Si madame de Genlis, qui sentira sans doute qu'il est de son devoir de se rétracter, désirait s'éclairer quant à ce fait, qu'elle consulte les journaux du tems, y compris ceux qui combattaient avec le plus de fureur le parti que défendait Chénier; qu'elle consulte aussi les nombreuses éditions qui ont été données de Charles IX.

Ce n'est pas, au reste, la seule occasion dans laquelle cette dame se soit trompée relativement à Chénier. Persuadé qu'elle me saura gré de lui signaler ses autres erreurs , je le ferai , mais dans l'ordre où se présenteront les faits auxquels ces erreurs se rattachent.

Après Charles IX, Chénier donna successivement Calas, Henri VIII , Fénélon , et Caïus Gracchus, pièces de genres différens , mais désignées toutes par le nom de tragédie.

A ne considérer que la condition des personnages, Calas ne serait qu'un drame 5 à ne considérer que le lait qui s'y développe et la catastrophe qui le dénoue, c'est une véritable tragédie. Rempli de scènes pathétiques et touchantes, il est écrit avec une rare élégance; mais peut-être serait-on fondé à s'étonner que Chénier ait prêté un langage si recherché «à des individus qui appartiennent à la classe du peuple. Cela peut avoir nui au succès de eette pièce, si recommandable d'ail-

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leurs. Il est peu d'ouvrages qui portent un caractère plus éminemment philosophique et plus éminemment philantropique.

La tragédie de Henri V1H n'obtint pas non plus le suc-^ ces de Charles IX; elle ne flattait pas autant la passion du jour. Je n'en regarde pas moins cette pièce comme supérieure à l'autre de beaucoup ; et je ne doute pas de la profonde sensation qu'elle produira , quand il sera permis de la représenter de nouveau.

Si l'effervescence révolutionnaire contribua au succès de quelques-unes des pièces de Ghénier, ce n'est pas à celui de Fénélon, qui fut donné en 1793. Rien n'est plus en opposition avec les passions véhémentes et despotiques dont était agité le parti à qui restait la victoire que l'esprit d'indulgence et de charité dont est animée cette tragédie: elle amollissait les âmes les plus dures; elle adoucissait les cœurs les plus féroces; mais l'impression durait peu. Au sortir du théâtre, la majeure partie des spectateurs, rappelée dans les assemblées tumultueuses dont la capitale était remplie, allait s'y réconcilier avec les sentimens les plus opposés à ceux qu'elle avait applaudis avec enthousiasme.

C'est dans Fénélon qu'on voit clairement vers quel but Chénier s'était flatté de pouvoir diriger la révolution, et à quel terme il pensait qu'elle devait s'arrêter.

Illusion ! Au fanatisme religieux en avait succédé un autre, non moins intolérant, non moins sanguinaire. Après une longue série de représentations, Fénélon , accusé de tendre à énerver l'énergie républicaine, fut exilé de la scène pour n'y revenir que lorsque la na-

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lion aurait été ramenée, par le malheur, à la pratique des douces vertus dont un gouvernement féroce redoutait jusqu'au simulacre.

La tragédie de Caïus Gracchus elle-même déplut à ces forcenés, quoiqu'elle respire dans toutes ses parties l'esprit démocratique dont était alors transportée la législature. L'humanité, il est vrai, n'y était pas outragée. Passionné pour les mœurs républicaines, Chénier tendait de tous ses efforts à les substituer en France aux mœurs monarchiques ; mais il n'était pas de ceux qui voulaient qu'on décimât la société pour la revivifier, et que, pour le faire croître, on arrosât avec du sang l'arbre de la Liberté. Des lois et non du sang! avaitil fait dire à son tribun. Ce sublime élan lui fut imputé à crime. Un des bourreaux qui régnaient alors, interrompant l'acteur au moment où il prononçait cet hémistiche , osa ordonner qu'on intervertît l'ordre de ces paroles, et que d'un principe de philantropie et d'organisation sociale on fît une maxime de meurtre et d'anarchie: du sang et non des lois! s'écria - 1 - il ; et c'était un législateur!

Dès lors , Caïus Gracchus disparut de la scène , qui fut aussi fermée non-seulement aux ouvrages qu'avait tait représenter Chénier, mais à ceux qu'il pouvait faire. Cette interdiction avait particulièrement pour objet sa tragédie de Timoléon , qui était alors en répétition , et dont on attendait un grand succès.

Parlons un peu de cet ouvrage, qui attira sur son auteur tant de persécutions et tant de calomnies. Entraîné par son amour pour la liberté , et , saisissant

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tous les sujets où il pouvait le développer, Chénier crut pouvoir refaire sans inconvénient le sujet de Tinioléon qui avait été manqué par La Harpe. Ne réfléchissant pas que les circonstances l'avaient mis vis-à-vis de son frère André Chénier, qui défendait vivement contre lui les principes monarchiques , dans une position analogue à celle de Timoléon vis-à-vis de son frère Timophanes, il traita donc ce sujet, où, comme dans celui de Brutns, les plus tendres sentimens de la nature sont sacrifiés à une passion politique.

La tragédie de Timoléon, quoiqu'elle eût pour but d'inspirer l'horreur de la tyrannie , ou peut-être à cause de cela même, fut défendue par l'ordre exprès du comité que présidait Roberspierre. Bien plus, on exigea que Chénier fît à l'intérêt du dictateur le sacrifice de son manuscrit, et le brûlât: Chénier s'y soumit, non pour son propre salut, mais pour celui de ce même André, dont on osa depuis lui imputer la mort.

Je me suis déjà élevé contre cette infâme accusation ; je l'ai combattue, je l'ai tuée sur la tombe même de Chénier par des argumens sans réplique pour toutes les âmes honnêtes , car ils sont tirés de la Nature. On l'a ressuscitée; je la combattrai de nouveau avec l'espérance de vaincre ; car je la combattrai par des faits dont je puis parler avec certitude : je n'atteste rien que je n'aie vu.

Une tendre amitié me liait dès-lors avec l'un des plus grands compositeurs dont la France puisse s'honorer, avec ce Méhul , qu'il est superflu de louer quand on l'a nommé. 11 se passait peu de joins où je n'allasse le

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voir. Je rencontre chez lui un matin Chénier, qui n'admirait pas moins que moi le génie de cet homme incomparable, et venait le prier de mettre en musique le Chant du Départ, qui fut entendu pour la première lois dans les champs de Fleurus, le jour même de la victoire.

Indépendamment de ce qu'il y exprimait ses propres sentimens, Chénier espérait, par ce chant, fléchir les bourreaux:, et l'aire tomber de leurs mains la hache levée sur André, qui avait été jeté en prison, et se trouvait, pour ainsi dire, à la porte du tribunal révolutionnaire : c'était être au pied de l'échafaud. Mais ni les chants, ni les sacrifices, ni les prières, ne désarmaient ces cœurs sans pitié.

Chaque jour, Chénier allait solliciter pour son frère; chaque jour, désespéré des refus qu'il avait recueillis, il revenait chercher près de Méhul, non pas des consolations, mais de la compassion; et, le lendemain, cet homme, dont l'amitié avait brisé le caractère hautain, s'abaissant à de nouvelles supplications , retournait encore implorer les arbitres du sort de quiconque vivait alors en France : arbitres inexorables, qui, pour toute réponse , lui répétaient : Au lieu de songer à sauver ton frère, songe à te sauver toi-même.

La révolution de thermidor les eût sauvés tous les deux, si elle se fût accomplie quarante-huit heures plus tùr. André Chénier périt le 7; et Marie-Joseph Chénier fut du nombre des infortunés que la journée fatale au tyran vengea sans les consoler.

Réintégré, par la révolution du 9 thermidor, dans le

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crédit qu'il n'avait perdu que parce qu'il avait osé prêcher la modération , Cliénier usa de ce crédit pour adoucir du moins les malheurs d'autrui. Personne ne réclama vainement son appui. Que de familles durent à ses sollicitations la prompte liberté d'un père, d'une mère ou d'un frère! C'est en soulageant le malheur des autres qu'il cherchait à se distraire du sien.

Il fut un des législateurs les plus ardens à poursuivre la punition des fauteurs du Comité de gouvernement; mais l'horreur qu'il portait à ces prétendus républicains ne l'avait pas détaché de la République. Les hommes qui voulaient la destruction de cet ordre de choses trouvèrent donc en Chénier peu de complaisance pour leurs projets. D'atroces accusations s'élevèrent dès lors contre lui : diffamant l'homme qu'ils ne pouvaient séduire, des écrivains de parti l'accusèrent d'avoir été complice des tyrans dont il avait été victime. Entretenant en lui, par une calomnie incessamment répétée, le souvenir d'un malheur qu'on craignait qu'il oubliât , un journal , que je n'ai pas besoin de nommer, lui adressait tous les jours cette question que Dieu fit au premier des assassins: Caïn, qu as-tu fait de ton frère?

C'est ici le lieu de raconter une anecdote qui est bonne à publier, ne fût-ce que parce qu'elle fait connaître dans quels excès de lâcheté on peut être entraîné par l'esprit de parti. '

Un des fondateurs de la feuille que je signale à l'horreur de tout honnête homme faisait chez moi , après la mort de Chénier, l'éloge du talent et aussi celui du caractère de ce grand écrivain. « Vous voilà

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donc enfin juste, dis -je à cet apologiste : l'esprit de parti ne vous aveugle donc plus ? — Il ne m'a jamais aveuglé : telles ont toujours été mes opinions sur Chénier,me répondit en souriant ce galant homme. — Mais, pendant dix-huit mois, ne lavez -vous pas journellement accusé d'avoir fait égorger son frère? avez-vous donc cru ce fait réel? — Moi ! pas un moment. — Pourquoi donc ces accusations quotidiennes? — Vous me le demandez? me dit-il, avec un regard où se peignait autant de malice que de pitié; vous n'entendez rien à la politique, je le vois. — Eh bien! — Sachez que, quand il s'agit de ruiner dans l'opinion un homme important du parti contraire, tous les moyens sont bons. Chénier était un des appuis du parti républicain ; voulant la ruine de ce parti, nous avons fait tout pour discréditer un de ses chefs , pour le démonétiser : voilà toute lhistoire. »

Cet aveu naïvement atroce, je ne suis pas la seule personne à qui il ait été fait. Feu Ginguené le reçut aussi, et ce n'est pas sans rougir, m'a-t-il dit: car, en fait de politique semblable, il était aussi novice que moi, soit dit sans le déprimer.

Chénier réfuta cette calomnie par des vers aussi touchans qu'harmonieux. Il n'est pas possible de les lire sans se laisser convaincre par ce chant d'innocence et de douleur.

Il y a trente ans que ces vers sont publiés. Quoiqu'ils soient devenus classiques, madame de Genlis ne les a probablement pas lus. Autrement aurait -elle osé reproduire les lâches interprétations qu'ils réfutent si puissamment?

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« Il a eu le tort beaucoup plus grave , dit cette dame , « à la suite de quelques reproches qu'elle adresse à « Ghénier, de laisser périr son malheureux frère, qu il « aurait pu sauver, en employant son crédit sous le règne « de la terreur. On a même dit généralement qu'il avait « participé à sa condamnation : ce que je ne puis croire; « mais cette odieuse imputation fut accréditée dans le « tems par son silence; car il aurait pu sans danger se « justifier autrement. »

Renvoyons, pour toute réponse, madame de Genlis à l'épître sur la Calomnie , publiée à l'époque où Ghénier est accusé de s'être tu; ou, plutôt, transcrivons ceux des vers de cette épître qui sont relatifs au fait que nous examinons ici. Si madame de Genlis aime les bons vers, elle ne lira pas ceux-là sans plaisir; et nous aurons flatté son goût , tout en éclairant sa justice.

Narcisse et Tigellin, bourreaux législateurs, De ces menteurs gagés se font les protecteurs. De toute renommée envieux adversaires, Et d'un parti cruel plus cruels émissaires , Odieux proconsuls, régnant par des complots, Des fleuves consternés ils ont rougi les flots. J'ai vu fuir à leur nom les épouses tremblantes; Le Moniteur fidèle, en ses pages sanglantes, Par le souvenir même inspire la terreur , Et dénonce à Clio leur stupide fureur.

J'entends crier encor le sang de leurs victimes; Je lis en traits d'airain la liste de leurs crimes ; Et c'est eux qu'aujourd'hui l'on voudrait excuser! Qu'ai-je dit? On les vante! et l'on m'ose accuser! Moi! jouet si long-tems de leur lâche insolence ; Proscrit pour mes discours, proscrit pour mon silence; Seul, attendant la mort, quand leur coupable voix Demandait à grands cris du sang et non des lois ! Ceux que la France a vus ivres de tyrannie,

OEuvres anciennes.I. b

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Ceux-là même, dans l'ombre armant la calomnie, Me reprochent le sang d'un frère infortuné, Qu'avec la calomnie ils ont assassiné ! "* L'injustice agrandit une âme libre et fière. Ces reptiles hideux, sifflant dans la poussière, En vaiu sèment le trouble entre son ombre et moi Scélérats ! contre vous elle invoque la loi. Hélas! pour arracher la victime aux supplices, De mes pleurs chaque jour fatiguant vos complices, J'ai courbé devant eux mon front humilié ; Mais ils vous ressemblaient : ils étaient sans pitié. Si , le jour où tomba leur puissance arbitraire, Des fers et de la mort je n'ai sauvé qu'un frère, Qu'au fond des noirs cachots Dumont avait plongé, Et qui deux jours plus tard périssait égorgé, Auprès d'André Chénier avant que de descendre, J'élèverai la tombe où manquera sa cendre, Mais où vivront du moins, et son dqux souvenir, Et sa gloire, et ses vers, dictés pour l'avenir. Là , quand de thermidor la septième journée Sous les feux du Lion ramènera l'année, O mon frère! je veux, relisant tes écrits, Chanter l'hymne funèbre à tes mânes proscrits. Là, tu verras sou veut près de ton mausolée, Tes frères gémissans , ta mère désolée, Quelques amis des arts, un peu d'ombre, et des fleurs; Et ton jeune laurier grandira sous mes pleurs.

Je If demande à madame de Genlis: en conscience, l'auteur de ces vers là peut-il être, de quelque façon que ce soit, coupable d'un fratricide? Qu'elle ne s'obstine donc pas à se faire l'écho d'une calomnie désavouée parles gens même qui l'ont fabriquée, l'écho des plus dégoûtantes déclamations réA'olutionnaires? Tarder plus long-tems à se rétracter, ne serait-ce pas manquer de bonne foi, et, qui pis est peut-être pour une dame de si bon ton, manquer de bon goût?

Pour épuiser tout ce qui nous reste à dire au sujet

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des attaques que livre madame de Genlis à la mémoire de Chénier, nous l'engagerons aussi à s'assurer de la vérité des anecdotes dans lesquelles elle le fait figurer, ou du moins à ne pas les dénaturer, en altérant leurs détails , comme elle le fait dans l'anecdote suivante.

« Cette horrible exagération d'une mauvaise action , « dit-elle à la suite de l'imputation que nous venons de « signaler, donna lieu à une anecdote très-vraie et très- « curieuse. La célèbre actrice mademoiselle Dumesnil « existait encore à cette époque ; mais elle était très- « vieille. M. Chénier, sans l'avoir jamais vue, sans se «faire annoncer, se rendit un matin chez elle. Il la « tïouva dans son lit, et si souffrante qu'elle ne répon- « dit rien à ce qu'il lui dit d'obligeant. Cependant, « M. Chénier la conjura de lui dire uniquement un « vers , un seul vers d'une tragédie , afin , disait-il , qu'il « pût se vanter de l'avoir entendue déclamer. Mademoi- « selle Dumesnil, faisant un effort sur elle-même, lui « adressa ce vers de l'un de ses plus beaux rôles :

« Approchez-vous , Néron , et prenez votre place. »

Madame de Genlis aurait tort de mettre historique au bas de cette histoire. Rien de moins exact que cette version. Le hasard a voulu que j'aie eu connaissance de la visite faite par Chénier à mademoiselle Dumesnil, le jour même où elle a eu lieu ; et que j'en aie tenu le récit de Dugazon, qui, avec madame Vestris, avait servi d'introducteur à Chénier près de la camarade de Lekain. Il en résulte d'abord que Chénier ne se présenta pas seul; il en résulte de plus que, si, pressée vivement

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par lui et par eux de déclamer quelque chose, mademoiselle Dumesnil , qui les avait reçus avec obligeance , déclama le vers cité par madame de Genlis, et le déclama avec un accent admirable, ce fut sans aucune intention malveillante. Le hasard seul avait placé sur ses lèvres ce vers qu'elle récita pour complaire à un poète illustre, dont elle réclamait, en ce moment même, le crédit, par suite de l'état de détresse où la révolution l'avait jetée \ Peut-être mademoiselle Dumesnil, dans l'isolement où elle vivait, ignorait-elle même l'existence des calomnies exhumées aujourd'hui par madame de Genlis. Enfin , l'espèce d'énergie que supposerait l'intention qu'on lui prête est tout- à -fait incompatible avec la bonté qui faisait le fond de son caractère, bonté que le tcms ne fait qu'accroître dans les bons cœurs, et qui est la véritable grâce de la vieillesse.

Tout cela se passait, au reste, pendant que madame de Genlis habitait Altona. Les nouvelles de France ne lui arrivaient pas là sans avoir été altérées par l'esprit de parti : elle est donc excusable d'avoir cru ces faits quand on les lui a racontés; mais est-elle excusable,

i. Dans la séance du i/t nivôse an III, Chénier, rapporteur du Comité d'instruction publique, présenta à la Convention un décret sur les gratifications pécuniaires à accorder aux gens de lettres et aux artistes les plus distingués. Le décret fut adopté à l'unanimité; et mademoiselle Dumesnil, qui figurait en tête de la liste des principaux artistes et gens de lettres, reçut une somme de trois mille livres. Voyez le tome V des OEiurcs anciennes de M. I. Chénier. (Noie de l'Éditeur.)

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quand elle s'est déterminée à les écrire, de les avoir donnés pour véritables, sans s'être assurée s'ils étaient en effet conformes à la vérité ?

Revenons à Chénier. La chute de Roberspierre rendit aussi la liberté au théâtre. L'interdit dont certaines pièces avaient été frappées par sa censure, car il avait eu aussi la sienne, étant levé, le Théâtre-Français songea à reprendre les répétitions de Timoléon. Chénier, à qui l'on redemanda la pièce, répondit qu'elle était anéantie; il le croyait: il se trompait. Une infidélité la lui avait conservée : le copiste, chargé de la transcrire, en avait fait un double manuscrit à l'insu de l'auteur, et l'avait remis à madame Vestris, qui l'avait conservé secrètement.

Peut-être eût-il mieux valu pour Chénier que Timoléon ne se fût pas retrouvé; car, bien que la représentation de cette tragédie ait ajouté à la réputation de son auteur, la satisfaction qu'il en reçut ne compensa pas à beaucoup près les chagrins qu'elle lui attira. Ses ennemis se prévalurent de l'événement rappelé dans cette pièce, pour élever contre lui les accusations que nous avons réfutées. Comment, dira-t-on, ne l'a-t-il pas prévu? C'est qu'il est des accusations auxquelles on ne se trouve exposé que parce qu'on n'imagine pas que le public puisse admettre la possibilité du fait qu'elles supposent.

Pendant l'intervalle qui s'écoula entre la destruction du gouvernement conventionnel et l'installation du gouvernement directorial, loin d'avoir été par l'ingratitude dégoûté du plaisir d'obliger, Chénier s'obstina à rester

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parmi les législateurs les plus ardens à réparer le mal dû au régime de la terreur. Aucun ne se montra plus empressé que lui à consoler les familles, à défendre les opprimés, à encourager les artistes. C'est sur son rapport que la France fut rouverte aux premiers patriotes qui avaient été punis par l'exil de leur dévouement à la monarchie constitutionnelle; c'est sur son rapport que la sollicitude nationale vint au secours d'une foule de savans , de littérateurs et d'artistes victimes du malheur des tems; c'est sur son rapport que fut créé le conservatoire de musique; c'est sur son rapport que les académies ressuscitèrent pour mettre leurs gloires diverses en commun , et former désormais un même corps sous le nom d'institut national.

Des arts abandonnés réparant l'infortune , J'ai de leur souvenir embelli la tribune. Talleyrand méconnu dans l'exil a gémi ; Il était malheureux: je devins son ami. I n décret du Sénat le rendit à la France.

( Épilre sur la Calomnie.)

L'exécration que Chénier portait à la tyrannie démagogique n'altérait pas cependant son amour pour la liberté. Les partis qui, pour détruire la république, se prévalaient des maux qui accablaient la France depuis l'existence de la république le trouvaient toujours inébranlable à la menace, et inaccessible à la séduction. Il ne se prononça pas moins énergiquement contre eux qu'il ne s'était prononcé contre les suppôts de la terreur. On en vint aux mains. La journée du i3 vendémiaire, qui décida la querelle, n'avait fait qu enflammer son animosité contre les provocateurs de cette insurrection; mais cette ani-

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mosité ne se prolongea pas au-delà du combat : la victoire décidée, on le vit s'empresser à relever les vaincus sur le champ de bataille.

Forcé, par suite de mes opinions qui avaient plus d'analogie avec celles des vaincus qu'avec celles des vainqueurs, à recourir pour les premiers à l'obligeance de Chénier, j'eus, dans leur intérêt, de fréquens rapports avec lui à cette occasion. Je dois le déclarer : je ne l'ai pas trouvé moins secourable pour les ennemis de sa personne que pour ceux de son parti ; je lui ai vu prendre vivement la défense des hommes qui l'avaient le plus outrageusement déchiré, et qui ne se seraient pas probablement montrés aussi généreux envers lui , si la chance eût tourné différemment.

Au nombre de ces hommes était La Harpe. Tourmenté surtout du besoin d'occuper l'attention publique, La Harpe, qui n'avait pas changé de caractère en changeant de drapeaux, s'efforçait alors d'obtenir dans le parti religieux, par un fanatisme outré, l'importance qu'il n'avait pas obtenue, par l'exagération de ses opinions philosophiques , parmi les révolutionnaires. Toujours virulent, et déclamant en bonnet carré contre les doctrines qu'il avait professées en bonnet rouge, il avait donné mille moyens de le perdre à un gouvernement qui savait n'avoir pas d'ennemi plus acharné. Chénier ne craignit pas de s'exposer au ressentiment de ses propres collègues, en se faisant dans les commissions de gouvernement le défenseur de La Harpe. 11 le sauva de la proscription ; et il savait bien que ce n'était pas un ami qu'il sauvait.

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Éclairé par l'expérience, Chénier avait reconnu que rien n'était propre à détruire la liberté comme l'accumulation de la puissance executive et de la puissance législative; que, la maintenir dans les mains de la législature, c'était perpétuer dans un corps délibérant le pouvoir despotique , que la révolution avait arraché aux monarques, lesquels, certes, n'en avaient jamais aussi cruellement usé que la Convention : il adhéra donc franchement à la Constitution de l'an III , par laquelle on avait cru , en divisant les pouvoirs et en organisant un gouvernement d'après des combinaisons particulières, concilier les avantages de la monarchie élective avec ceux de la monarchie perpétuelle, et constituer un pouvoir exécutif énergique, sans ressusciter la tyrannie.

Mais il reconnut bientôt , avec toute la France , que le Directoire ne pouvait satisfaire à ces besoins. Trop républicain pour les royalistes , trop monarchique poulies républicains , et sans cesse en butte aux attaques des uns et des autres , contre lesquels il était à la fois obligé de sévir, le Directoire devint, moins encore par ses fautes que par la force des choses, l'objet de la réprobation générale ; et c'est aux applaudissemens de la grande majorité de la Nation , fatiguée de quatre années d'oscillations, qu'il fut renversé le 18 brumaire par une conspiration, au succès de laquelle Chénier ne fut pas étranger.

A cinq directeurs , la nouvelle Constitution substitua trois consuls ou plutôt un seul, puisque entre eux il y en avait un premier. Mais elle établissait un Tribunat. Chénier crut que cette institution , dont il fit partie , suffirait au maintien de la liberté, que la France échan-

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geait contre la tranquillité. Cette liberté qu'il préférait à tout, Chénier la défendit avec une constance qui lui mérita l'honneur d'être compris dans la première réduction que subit leTribunat; mais, comme, par sa résistance même , il s'était créé des droits à l'estime du premier Consul , il fut appelé , peu de tems après , aux fonctions d'inspecteur-général de l'instruction publique.

Ces fonctions, dont il s acquitta en conscience, quoiqu'elles exigeassent une activité qui s'accordait mal avec l'état déplorable où se trouvait déjà sa santé, absorbaient la plus grande partie de son tems. Néanmoins il reprit ses travaux dramatiques. C'est pendant les quatre années du Consulat qu'il traduisit XOEdipe roi et YOEdipe à Colorie de Sophocle, et qu'il composa les tragédies de Philippe II et de Cyrus. La dernière de ces pièces est la seule qui ait été représentée. Cyrus fut joué dans les fêtes du couronnement de Napoléon, à l'occasion desquelles il avait été réellement composé.

On ne vit pas sans quelque étonnement un des hommes qui avait le plus contribué à la destruction de la Monarchie célébrer un événement qui détruisait la République. On lui reprocha de renier la liberté : on se trompait. Il avait cru la servir par cette démarche , où l'avait engagé l'astuce d'un ministre. Essayons de dévoiler cette intrigue.

Par la fermeté de sa conduite dans les diverses législatures dont il avait fait partie , Chénier s'était acquis un grand crédit; et son influence dans le parti indépendant pouvait , en certaines circonstances , contra-

xxvi SUR M. J. CHENIER,

rier le gouvernement. Fouché, pour qui la persévérance dans les opinions républicaines était d'ailleurs un reproche, crut qu'à laide de ces opinions même il réussirait à engager Chénier dans une fausse démarche, et à 1 amener à se compromettre avec son parti par dévouement pour ce parti. Montrant à son ancien collègue rétablissement de l'Empire comme un événement avantageux pour les révolutionnaires, en ce qu'il empêcherait le rétablissement de Tordre de choses renversé par la Révolution , il ajouta que l'Empire était plus compatible qu'on ne pensait avec la Liberté; qu'il maintenait des institutions salutaires; que, si, privé de ses membres les plus énergiques , le Tribunat était annihilé , le Sénat subsistait, et que les indépendans, quoiqu'ils y fussent en minorité , n'y étaient pas sans crédit ; que cette minorité qui déjà s'était opposée utilement aux envahissemens du pouvoir, pouvait être fortifiée par de bons choix; et pourquoi lui, Chénier, qui avait siégé dix ans dans les législatures, et qui de plus s'était placé, par ses ouvrages , au premier rang des littérateurs de l'époque, n'arriverait -il pas au Sénat, où Napoléon voulait que toutes les professions qui contribuent à l'éclat de la gloire nationale fussent représentées ; où Ducis avait été appelé sans autre titre que celui de poète? Célébrer l'événement du jour n'était-ce pas se créer de nouveaux droits à la bienveillance de l'Empereur, qui avait toujours estimé Chénier, et n'aurait plus de motif pour craindre un républicain qui se serait attaché à lui par un acte aussi manifeste?

Chénier se laissa éblouir : six semaines après cette conversation, Cyrus était fait.

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Cyrus n'eut pas de succès ; mais il faut moins l'attribuer aux défauts de cette tragédie qu'à la fausse situation où s'était mis l'auteur, et au contraste qui existait entre sa démarche et ses actions antérieures. Pour comble de disgrâce, son caractère, peu flexible, ne lui avait pas permis d'abjurer ses principes dans une circonstance où il y dérogeait. Aussi, se reproduisent-ils fréquemment dans cette œuvre de complaisance, où les éloges même sont des conseils. Ghénier n'atteignit donc pas son but ; mais Fouché avait atteint le sien : les éloges déplurent au public ; les conseils ne plurent pas à l'Empereur ; et la porte du Sénat ne s'ouvrit pas pour Chénier, qui perdit sa réputation d'indépendance par celui de ses ouvrages qui peut-être devait le plus la lui mériter. C'est dans Cyrus que se trouvent ces vers:

Que , respectant des lois les volontés suprêmes, Le prince ait des amis et non pas des sujets ; Sans craindre les combats, qu'il chérisse la paix ; Que les pleurs des vaincus désarment sa victoire ; Qu'il aime le mérite et permette la gloire: L'estimer dans autrui c'est déjà l'obtenir; Prompt à récompenser, qu'il soit lent à punir: Tels sont les vœux publics.

C'est dans Cyrus aussi que se trouve ce serment prononcé par le prince à son avènement au trône :

Toi ! qui lis dans les cœurs , et punis le parjure,

Sur ton autel sacré c'est par toi que je jure

D'obéir à la loi, d'aimer la vérité;

De donner pour limite à mon autorité

Ce qui peut l'affermir : la justice éternelle,

Les intérêts , les droits du peuple qui m'appelle ;

D'aller chercher, d'atteindre, en versant des bienfaits ,

L'infortune muette et les malheurs secrets;

Père des citoyens, juge pour les entendre,

xxviii SUR M. J. CHENIER,

Roi pour les gouverner, soldat pour les défendre, D'illustrer le pouvoir déposé dans mes mains ; De respecter les Dieux, de chérir les humains-, De régner par l'amour et non pas par la crainte , Fidèle sur le trône à la Liberté sainte, Don qui nous vient des cieux, base des justes lois, Premier besoin du peuple, et soutien des bons rois.

Ces vers , et tant d'autres dont la pièce est semée, sontils d'un apostat à la liberté ?

Chénier ne reconnut pas sans dépit qu'il avait été joué. Il n'était pas homme à le pardonner : aussi s'en vengea-t-il, mais avec plus de talent que de prudence. On n'en saurait douter : c'est au ressentiment qu'il conserva de cette rouerie politique qu'on doit les vers les plus énergiques de l'épître à Voltaire.

Cet ouvrage , pensé par un vrai philosophe , et écrit par un vrai poète, et où l'on retrouve tout l'esprit du grand homme auquel il est adressé , valut à Chénier plus d'honneur que de profit. Il le réhabilita dans l'opinion publique; mais il le perdit dans la faveur du chef de l'Etat, qui fut trop sensible à certains traits lancés dans cet ouvrage contre les conquérans.

Avant lui, Boileau s'était élevé contre la manie des conquêtes : Louis XIV ne lui en témoigna pas moins de bienveillance. Charles XII , seul , se formalisa de ce que ce satirique avait traité le grand Alexandre de fou. Il eût été plus digne de Napoléon d'imiter Louis XIV que Charles XII: malheureusement, il fit le contraire. Chénier fut destitué des fonctions d'inspecteur-général de linstruction publique ; et , ce qui doit être noté , r'est sur un rapport fait par Fouché, dans l'intérêt de

A L'ÉDITEUR. xx.x

la morale , que cette destitution fut prononcée : la sévérité des fonctions d'inspecteur-général de l'instruction publique ne s'accordant pas , disait ce scrupuleux ministre , avec l'esprit qui avait dicté lépître à Voltaire. Chénier se trouva sans pain. Il est vrai qu'à sa première demande, demande qui ne lui fut arrachée que par les besoins de sa mère1, Napoléon lui donna, non

i. Le lecteur ne lira pas sans attendrissement la lettre pleine de dignité dans laquelle Chénier demandait des secours à Bonaparte: cette lettre est à-la- fois honorable pour le protecteur et pour le protégé.

« Sire ,

« Malgré de vaines offres de services , personne , j'en suis sûr , « n'ose parler en ma faveur à Votre Majesté. Il faut bien que j'ose « lui écrire; et j'ai besoin de son indulgence, même pour l'éten- « due de cette lettre, que je n'ai pu faire plus courte.

« Vous m'aviez nommé inspecteur des études : vous m'avez « destitué, Sire. Quelle est la cause de votre rigueur? Un faible « ouvrage où j'ai professé les principes des philosophes déistes du « dix-huitième siècle : ceux de Voltaire, de Montesquieu, de J. J. « Rousseau. En rejetant comme eux des superstitions que je crois « dangereuses, comme eux, j'ai proclamé les dogmes nécessaires de «l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme! Y a-t-il une « faute grave en tout cela ; et suis-je donc si loin des opinions de « Votre Majesté?

«En admettant, Sire, que mon épître fût imprudente, elle « était annoncée avant sa publication; il eût été tout aussi facile « et plus généreux au Ministre de la police d'empêcher l'ouvrage « de paraître que d'en faire décrier personnellement l'auteur par « de violens articles de journaux et par des réponses ridicules: « vrais libelles diffamatoires, qui ne diffament que leurs auteurs,

« Te n'ignore pas, Sire, et il faut bien toucher ce point, je n'i-

xxx SUR M. J. CHENIER,

sur le rapport de Fouché , mais de plein mouvement, une pension de huit mille francs. Il est vrai aussi qu'il le chargea de la continuation de l'Histoire de France,

« gnore pas que cette bagatelle, terminée il y a plus de six mois, « et connue dès-lors de vingt personnes , a paru offrir à la mal- « veillance quelques allusions à des choses plus récentes. Elle a « relevé, pour me nuire, plusieurs vers défavorables aux conqué- » rans; mais qu'ai-je dit? ce que Bourdaloue disait avec bien plus < de force dans la chaire, et dans la chaire de Versailles; ce que « disait Despréaux , en s'adressant à Louis XIV lui-même, dans la « belle épitre où se trouve l'entretien de Pirrhus et de Cinéas. Les « chercheurs d'allusions malignes cesseront-ils de faire leur métier? « N'en ont-ils pas trouvé jusque dans Cyrus? On sait pourtant à * quelle époque et dans quelles intentions cette pièce fut composée. « N'importe: la mieux conçue peut-être, et certainement la mieux « écrite de mes tragédies, n'a été pour moi qu'une source de dé- « goûts et de vexations prolongées.

« Ce n'est pas d'aujourd'hui, Sire, que les Laubardemonl litté- « raires trouvent des crimes dans chaque ligne. Sans parler des « chefs-d'œuvre de Molière et de Voltaire, quand le plus parfait « des poètes donna sa tragédie à'Esther, on prétendit qu'il avait « représenté Louvois dans Aman, et que les Juifs proscrits n'étaient n autre chose que les Prolestans. C'était dans le temps des plus « grandes rigueurs exercées contre eux , et quatre ans après la ré- « vocation de i'Édit de Nantes. L'intention prêtée à Racine était « contraire à ses opinions connues, et fort au-dessus de son cou- « rage; mais Louis XIV ne le punit point de l'indiscrétion témé- « raire des courtisans oisifs et des beaux esprits jaloux.

« En rappelant , Sire , des exemples illustres , loin de moi l'idée « d'aspirer à aucune comparaison : mes ennemis sont moins sûrs « que moi de la médiocrité de mes ouvrages. Huit ans de solitude m'ont laissé le loisir d'étudier à fond le très-petit nombre d'excellentes productions qui honorent les diverses littératures; et

A L'ÉDITEUR. xxxi

en attachant à ce travail une indemnité annuelle. Il est vrai, enfin, qu'apprenant que Chénier mourant avait des besoins auxquels il ne pouvait satisfaire, faute d'argent, il lui envoya six mille fr. de sa cassette. Louis XIV avait moins fait pour Corneille. C'était réparer le mal; il eût été plus glorieux de ne l'avoir pas fait.

L'animosité qui se manifesta quelquefois entre Ché-

« tout au plus l'époque arrivait-elle où j'aurais pu développer « quelque vrai talent, si l'on ne m'avait entièrement découragé. « Mais, en me résignant désormais, Sire, à un silence absolu, je « vous prie instamment de vouloir bien considérer ma situation. « Des devoirs sacrés à remplir envers ma mère; des dettes à ac- « quitter; dettes considérablement accrues à l'époque où je me suis « trouvé sans place une année entière; le capital de ces dettes fai- « blemenl diminué durant trois ans, malgré l'économie la plus sert vère, grâce à des intérêts excessifs qu'il faut payer aux échéances; « une santé depuis longtemps altérée, et que tant de chagrins ne « contribuent pas à rétablir; des travaux infructueux, un courage « inutile, aucune ressource pour l'avenir, aucune pour le présent « même: voilà, Sire, où l'on m'a réduit.

« Puisque vous ne voulez plus, Sire, que je sois inspecteur des « éludes, ne me croyez-vous pas du moins capable de remplir des « emplois qui ne demandent qu'une intelligence ordinaire? Vous « aviez bien voulu me parler autrefois d'une place d'administrateur « des postes; veuillez, Sire, me la confier aujourd'hui, afin que « je puisse faire honneur à mes affaires , et soutenir dans sa vieil- « Iesse une mère tendre et respectable, seule consolation de mon « adversité qu'elle sait partager avec le courage de la vertu. Fussiez- « vous irrité contre moi, j'oserais rappeler à Votre Majesté vingt « ans de travaux littéraires et politiques, vingt ans écoulés non pas « à faire ma fortune , mais à faire ce que j'ai cru mon devoir. « L'existence ne sera jamais pour moi douce et brillante; mais, « Sire, vous ne voudriez pas me la rendre impossible; et, si les

xxxii SUR M. J. CHÉNIER,

nier et Napoléon n'empêchait pas qu'ils rendissent justice à leur supériorité respective : ils ne se blâmaient réciproquement que relativement à l'intérêt dans lequel ils l'employaient. Ils s'étaient connus d'abord à une époque où tous deux servaient la liberté , l'un dans les camps, l'autre à la tribune; l'un avec sa plume, l'autre avec son épée. La révolution du i 3 vendémiaire les avait unis. Après les avoir rapprochés de nouveau , la révolution du 1 8 brumaire les divisa.

« grands talens seuls ont droit à votre faveur, tous les Français ont r droit à votre justice.

« Je suis avec un profond respect, Sire, de Votre Majesté Im- « përiale et Royale ,

« Le très-obéissant et très-fidèle serviteur,

Paris, ce aa mai 1806.

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