‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur Chénier (volume 3)Chapitre 21 sur 218 · Acte II, scène iv, page 229, vers 6 et suiv · texte numérisé non relu

Acte II, scène iv, page 229, vers 6 et suiv

Malgré les qualités de diction , d'ordonnance et de costume, remarquables en cette tragédie, je partage le sentiment de son auteur, qui paraît se défier un peu lui-même de la tristesse empreinte également dans tout le sujet : c'est un triste spectacle que la défection des forces de l'héroïsme et de la vertu. Il eût fallu que des réactions plus puissantes

pussent animer ce tableau ; mais on en doit apprécier la simplicité, d'après les justes principes qui dictèrent à Chénier ces préceptes sur le vicieux abus des incidens et des coups de théâtre, auxquels il attribue la perte du bon genre, dans sa dédicace à son frère.

« Quand on n'est point en état d'instruire et « d'émouvoir, il faut bien tâcher de plaire aux yeux. « On est parvenu de cette manière à dénaturer la « tragédie , ce chef-d'œuvre de l'esprit humain. « Elle n'est plus destinée à peindre les passions « les plus énergiques, à représenter les grandes « époques de l'histoire du monde et les hommes « qui ont honoré l'humanité, à traiter enfin ces « sublimes questions de morale et de politique « qui intéressent tous les peuples : ce n'est plus « qu'un roman dialogué, un amas d'événements « bizarres, d'aventures incroyables, terminé par « quelque machine digne à peine du théâtre lyri- « que, ou par quelque coup de théâtre d'une exé- « cution difficile, et dont le succès est dû, non « pas même au talent des acteurs, mais à leur « force et à leur adresse ' . »

Ces mêmes principes avaient dirigé l'auteur dans l'œuvre savante qui commença la renommée qu'il s'est acquise, en traçant, à la manière des grands

i. Voyez page 194, tome I des Œuvres posthumes.

maîtres, les rôles de Médicis, de son exécrable fils, du cardinal de Lorraine, de Guise et de Coligny. Je ne crois pas qu'il ait aussi bien appliqué ses maximes au sujet de Timoléon que l'avait fait le sévère Alfiéri. Le crime d'usurper l'autorité des lois ne peut partir d'un homme irrésolu, sensible et soumis à l'instigation d'un ambitieux subalterne. Le transport qui rend vraisemblable le meurtre d'un frère ne peut ressembler à un acte froidement médité. C'est ce que le poète italien a très -bien développé, lorsqu'il montra Timophane ne respirant que l'orgueil et la domination, n'agissant que par son impulsion personnelle, et réduisant son frère, qu'il prend dans un piège, à le poignarder pour sauver l'État, et pour échapper à la complicité de la proscription des citoyens que le tyran fait, immoler.

Du reste , abstenons-nous de renouveler l'examen des ouvrages sur lesquels a prononcé le jugement public. Les personnes qui voudront fixer invariablement leur estime sur les titres de Chénier, et savoir combien il eut de droits à notre souvenir, n'ont qu'à lire l'excellente notice de sa vie et de ses œuvres, composée par le goût et l'impartialité de M. Daunou.

Chénier, moins entravé que d'autres littérateurs, a joui, vivant, de sa gloire; placé entre des factions contraires, attaqué par les unes, mais soutenu par

les autres, son talent a pu contrebalancer les efforts de l'injustice et de l'envie. Si toutes les haines réunies, si toutes les rivalités sans contrepoids , s'étaient sourdement liguées pour le punir de sa supériorité, pour décrier et pour étouffer le mérite de ses ouvrages, et pour en obscurcir la publication, la critique des écrivains généreux aurait à les défendre des revers injustes qu'ils eussent essuyés; mais elle n'a pas même à prémunir les esprits contre la séduction de leurs succès équitablement obtenus , et confirmés aujourd'hui par le tems et par la lecture.

AZÉMIRE

TRAGÉDIE EN CINQ ACTES

REPRÉSENTÉE, A FONTAINEBLEAU, LE 4 NOVEMBRE I786; ET SUR LE THÉÂTRE DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE , LE 6 DU MEME MOIS.

OEuvres anciennes. I.

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